Nice, Bendéjun (ou n’importe où sur notre côte) – le cabanon

Tout, dans notre maison de Bendéjun, était objet de récupération : des fenêtres aux tasses à café, en passant par le lavabo de la salle de bains, le réfrigérateur, le poste de télévision, le buffet et les chaises : rapporté de notre appartement niçois après déjà un long usage, trouvé sur des chantiers ou acheté à bas prix dans des hangars à brocante. Une maison construite et meublée de bric et de broc : une « œuvre ouverte », comme aurait peut-être dit Umberto Eco, dans la mesure où chaque objet y paraissait tout à la fois insuffisant et superflu, inadapté à sa place. Mais mes parents n’en souffraient pas ; c’était même leur fierté d’avoir réalisé ce rêve : une caravane immobile, une arche de Noé, avec si peu d’argent.

À Bendéjun beaucoup d’autres maisons témoignaient de la survivance de la même culture du cabanon, qui n’avait que d’assez lointains rapports avec celle de la villa. Dans la culture populaire des villes méditerranéennes, le cabanon se comprenait plutôt comme un accessoire du jardin : il servait à abriter un four à gaz (bouteilles de Butagaz que nous allions chercher à l’épicerie du village et que nous rapportions à pied, ou, plus tard, quand le chemin fût rendu carrossable, dans le coffre de la voiture, avec la crainte qu’elles n’explosent), des lits ou quelquefois de simples matelas qu’on déroulait le soir venu et disposait à même le sol. Il permettait de mieux « profiter » du jardin, d’y passer plus de temps, de ne point craindre l’orage ; mais l’on pouvait aussi bien s’en passer, se contenter d’un toit de tôle ondulée ou de cannisses, appuyé contre un mur, d’un hamac pour la sieste. Ainsi, dans les premiers temps, arrivions-nous chargés d’une table et de chaises pliantes, d’une énorme marmite de spaghettis (Cocotte minute), des cocas préparées par ma grand-mère maternelle, qu’elle transportait dans des plats enveloppés de torchons blancs noués aux quatre coins, d’une bouteille de vin, sans oublier les verres et les glaçons conservés en l’état dans une bouteille Thermos.

Sur notre terrain, nous avions des cerisiers. Ma grand-mère, qui était pourtant lourde, y grimpait chaque printemps pour en cueillir les fruits.

Christian Jacomino

« És lettres »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503861

photo http://www.arthurimmo.com

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Nice, Bendéjun (ou n’importe où sur notre côte) – le cabanon

  1. Cette allusion au cabanon m’est tellement familière. Petite remise qui servait aux instruments du jardin. Combien de fois cet endroit n’a-t-il pas changé de vocation pour passer de la remise à un petit entreposage de toute nature? Beaucoup de belles observations se dégagent du texte de Jacomino.

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