Mont-Saint-Michel

Le cortège parcourt, au bruit des roues, des fers des chevaux, des sabres heurtant les étriers, les pentes des routes qui suivent la Sée, descendent vers le Gué de l’Épine. Près Courtils, à la pointe de Rochtorin pointant droit sur le Mont qui grandit, se vaporise, se dissout dans la brume d’hiver, la voiture entre dans la tangue. Tout est blanc, mou, ouaté, silencieux. On n’entend plus le bruit des roues qui tournent dans le sol friable, le bruit du pas des chevaux qui enfoncent leurs sabots dans la poussière humide et glaiseuse. Seul le cliquetis clair des sabres tinte dans l’air avec un son de frêles clochettes.

La brume est moins épaisse, les voiles se décroisent lentement, le haut monument, les longs promontoires des côtes se précisent, vaguement bleutés et dorés, l’horizon est plus profond, le paysage s’agrandit, mais reste mystérieux et inquiétant. Qu’est-ce que cette grève tremblante, cette grève mouillée, sans fin, cette grève qui semble un piège, le trompe-l’œil d’un sous-sol de boue sans cesse ébranlé et détrempé par la mer ? Qu’est-ce que cette prison isolée, perdue entre cette tangue blanche et ce ciel blanc dans cette atmosphère de rêve polaire ? On la voit mieux, maintenant, elle s’avance, elle vient au-devant des prisonniers, elle leur montre un dur visage de pierre, couleur de fer et de rouille, un visage ridé, cicatrisé, aveugle, amer, qui ne sourit plus, qui ne pleure plus, un visage de vieillesse insensible.

Gustave Geffroy

« Blanqui l’Enfermé »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505360

photo http://www.lacuisineaupiano.com/?attachment_id=753

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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4 commentaires pour Mont-Saint-Michel

  1. le Mont qui grandit, se vaporise, se dissout dans la brume d’hiver…

    Quiconque a eu le privilège de visiter le Mont-Saint-Michel garde dans ses mémoires le souvenir d’un endroit exceptionnel, comme le confirme l’écrivain du jour, Gustave Geffroy

  2. micheline dit :

    mais qui se meurt doucement dévoré par la mer ?
    « un visage de vieillesse insensible »

  3. Ping : Mont-Saint-Michel | Publie.net | Scoop.it

  4. Je n’oublierai jamais (en 1958…) la marée à 6 heures du soir, qui montait par vagues hautes et menaçantes, en balayant petit à petit (à grande vitesse, en réalité) la route reliant le reste de la France à l’île.

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