Cévennes

Ce caillou-là était de cette étroite vallée-ci, de cette rivière-ci, de ses vacances d’enfance. Et dans leur sillage elle entendait les bogues de châtaignes qui tombaient sur les branches inférieures avec un bruit de papier froissé et s’ouvraient en touchant terre, elle entendait le bourdonnement magnétique des lauzes et des ardoises qui rayonnaient de chaleur, en rythme, comme un moteur de frigo qui chaufferait depuis l’intérieur de la terre. Ce moteur cévenol de la chaleur faisait tourner une usine de bruits qui, dans sa tête, produisait des bribes d’enfance, les cloches de moutons et les cris du berger, chaque matin et chaque soir, les aboiements des chiens dans les fermes, les sabots des faons sur la chaussée goudronnée, surpris au débouché d’une épingle dans la montagne, courant paniqués pour rejoindre le profond des bois, les ânes qui broutent les fougères sur les bas côtés. C’était une mécanique du son en circuit clos, propulsé par la chaleur, tournant sur les parois de chaque vallée encaissée, un son partagé entre les hameaux à flanc de montagne, pour retourner ensuite à la chaleur initiale. Comme un alambic où s’extrayait, à partir des bruits, l’essence subtile de toute une région, toujours incroyablement volatile et pourtant extrêmement marquée. Ses fils fendaient le courant de la rivière à grandes enjambées, avec force éclaboussures, et faisaient résonner les galets contre le lit de la rivière. Clac. Aussi : un bruit coloré. Bleu et vert. Le bleu de glace, presque transparent de l’eau laissant voir les pierres, qui évoquait moins l’été que la banquise. Une banquise écrasée de soleil, qu’on regarderait comme à travers une vitre et dont la fraîcheur serait une tentation inaccessible, comme une punition, la jouissance retenue d’un amant sadique et joueur qui maîtrise votre plaisir et vous en retire toujours une partie. Et le vert gras, plein, généreux des fougères, des feuilles de châtaigniers et de toute la végétation, dont on sent que malgré la chaleur, malgré les pierres, malgré la pauvreté et l’isolation, elle est gorgée d’eau et de vie jusqu’à l’indécence. Qu’elle bourdonne à l’unisson de l’été dans l’attente calme et luxuriante des abondantes pluies de l’automne.

Nicolas Morin

« Mémoire vive »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504714/mémoire-vive

image http://chroniquescathares.blog.lemonde.fr/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Cévennes

  1. « Comme un alambic où s’extrayait, à partir des bruits, l’essence subtile de toute une région », nous goûtons par les mots de l’auteur à la vraie quintessence de cette même région.

  2. micheline dit :

    « malgré les pierres, malgré la pauvreté et l’isolation »….la vie,

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