Travail – photographe

Le grain. Véritable signature des films rapides de petit format, Robert Frank l’utilise au-delà de ce qu’il était courant de faire à l’époque. De fait les photographes dans les années cinquante n’avaient recours à des films rapides (tels que la TriX de Kodak) que lorsqu’ils faisaient face à des situations à l’éclairage exécrable. Le grain, associé par sa grosseur à la densité d’un tirage aux accents sombres, présente un grand potentiel expressif, expressionniste. Mais là n’est pas aux yeux de Robert Frank, sa seule force ; cette diffraction des cristaux d’argent de l’émulsion – le grain – lui permet de réussir parmi ses plus belles images de lumière. Son cliché de la porte de Clignancourt à Paris en 1949, est un exemple de cette utilisation exacerbée du grain. Peu de photographes se seraient risqués à une prise de vue dans les mêmes circonstances. Beaucoup auraient sans aucun doute trouvé franchement antipathiques les conditions lumineuses et le paysage en lui-même déprimant et ennuyeux. Ce jour-là, il convient de dire que Robert Frank est à la limite du possible techniquement. Il doit fixer une scène, avec un léger mouvement dans des concrétions de lumière qui l’obligent vraisemblablement à une obturation lente aux environs du 1/15 ou du 1/8 de seconde, et à l’utilisation d’un film rapide, donc assez granuleux. La probabilité de réussir techniquement ce défi est alors proche de zéro mais Robert Frank n’en a cure. Bien au contraire, c’est en amplifiant les paramètres adverses de cette prise de vue qu’il tire le meilleur parti d’une lumière difficile. L’obturation lente permet à Robert Frank de fondre les trois personnages de gauche dans la grisaille du paysage. Quant au cheval et à l’enfant qui se tient en face de ce dernier, leur immobilité seule les rend maintenant plus clairement identifiables en comparaison du reste de l’image. Le temps gris, au ciel bas et son effet de halo ont tôt fait de donner aux bâtiments à l’arrière-plan, à l’aspect pourtant si commun – la typique architecture des boulevards de la petite ceinture à Paris – des allures inquiétantes comme fantasmées. Enfin, la très faible profondeur de champ, le léger effet de vignettage dû à la pleine ouverture du diaphragme, et surtout le grain éclaté de cette image rendent le premier plan particulièrement expressif et boueux, une partie de l’image, qu’il serait par ailleurs facile de qualifier d’expressionniste abstraite.

Toutes les données techniques de cette image ressemblent en fait à une véritable accumulation d’ erreurs . Autant d’ erreurs , cependant qui font de cette photographie une image très émouvante ; or autant d ’erreurs n’ont été possibles qu’avec une assez grande liberté de Robert Frank envers les plus connus des rudiments de la photographie.

Cette négligence, cette liberté et cette intuition sont également à la source d’une nouvelle manière de prendre des photos que Robert Frank va construire peu à peu. En effet, le rendu final d’une image ne sera plus l’unique lien de proximité entre Robert Frank et les peintres expressionnistes abstraits, communion par la forme de media pourtant éloignés. Comme de jeter son appareil en l’air, le retardateur armé, Robert Frank va aussi se jeter dans ses images, faire corps avec ses captations , par le biais d’une apparente négligence : il va jusqu’à se moquer d’un dernier rempart non encore franchi, la visée. Il était encore concevable de faire des photos à la va vite , ne se préoccupant que de manière approximative du réglage, de la mise au point et du couple ouverture / vitesse d’obturation, une visée rapide et puis Robert Frank déclenchait, advienne que pourra. Il restait donc la visée : river au viseur son oeil et juger aussi vite que possible de la composition du cadre, de la mise en place des éléments déterminants. Cette dernière, enfin, va être éludée. Pendant son voyage dans les quarante-huit États continentaux, Robert Frank rencontrera souvent des situations où la fonction même de photographe est un péril, l’acte de photographier, une course délibérée aux ennuis. C’est ainsi qu’il apprendra à se servir de son appareil d’une seule main, à la hanche.

Philippe De Jonckheere

« Robert Frank photographe »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500297

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Travail – photographe

  1. Comme ce texte est lumineux et me montre à quel point il me faut adopter le point de vue de l’humilité. À l’impossible nul n’est tenu mais l’auteur nous montre bien jusqu’où le génie humain peut s’élever.

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