Travail – usine

Comme éviter parfois de se salir une main c’est un jeu pour y retrouver sur le tard, le plus tard possible, l’odeur sous un ongle du plaisir. La pensée incessante et qui n’a pas le droit d’interrompre le métier des gestes réglés, positionner sur la machine la pièce, serrer les écrous : un tour de clé suivant les diagonales, puis un quart de tour encore partout, à bloquer. Lever la table, la main gauche sur le volant lourd, la droite sur la manette plus étroite de l’avance transverse, faire tangenter. Un crissement, une fumée vaguement bleue, un goût de graisse brûlée, l’acier blanchi brille par-delà sa peau oxydée. Reculer la table, régler le vernier la profondeur de passe on y voit mal, les divisions sales sous la lampe jaune, toute la journée, dont le bras vert articulé ne tient pas en place, enclencher l’automatisme. Puis ce temps où la machine fait seule, sauf d’un coup de pinceau enlever les copeaux s’enroulant en grappe autour de l’outil. Mais on a le temps d’un regard alentour, se redresser, étirer le dos, parfois s’appuyer sur l’armoire derrière, tirer une taffe à la gauloise posée sur le rebord du casier. On sait au bruit de la bécane si la coupe est correcte ou s’il va falloir bientôt l’affûtage, les jambes sont lourdes, entendre et reconnaître quand la fraise se dégage, la vie alors interrompue comme une diapositive enlevée, débrayer droite puis retour rapide, le même levier inversé à moins qu’on ne le fasse à la main, il y a le choix, en moulinant. Et deuxième passe, ne pas oublier sur le vernier de reprendre à rebours le jeu du pas de vis, vérifier au gabarit où l’on est de la cote, pour repartir en avance auto. Ajuster mieux sur l’outil le flexible bavant son huile bleutée un peu chaude, merde plein la main essuyer, et l’autre qui au bout de six mois avait les paluches bouffées par l’huile on n’en a plus réentendu parler, où est-ce qu’ils ont bien pu le recaser ?

François Bon

« Sortie d’usine »

Éditions de minuit

image (approximation)

http://www.actuacity.com/choisy-le-roi_94600/monuments/page3

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Travail – usine

  1. Je n’ai pas connu les métiers d’usine et la description de François Bon en donne un contour que je n’aurais pas forcément souhaité connaître.

  2. micheline dit :

    Comment peut-on restituer cette vie de l’usine sans l’avoir soi-même connue?
    Pensé au travail dans les mines……,au travail des enfants (vu hier soir reportage à la télé).., loin de nous

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