travail – le brancardier

Son métier lui plairait et vivre ainsi dans le vent de l’urgence, mais ce qui l’ennuie, c’est de devoir partager sa tâche avec un collègue. Son naturel indépendant supporte mal cette contrainte. Il apprécie pourtant le prestige de pompier que lui confèrent ses interventions auprès des accidentés et des malades. Leurs regards reconnaissants le récompensent de sa peine.

Car certains pèsent lourd, certains s’agitent.

Ce sont quelquefois les mêmes, les gros convulsifs sont les clients les plus pénibles. Mais le brancardier prend soin d’eux comme de la plus placide et frêle suicidée. Il serait parfaitement heureux dans l’exercice de ses fonctions s’il n’était donc en permanence affligé d’un coéquipier, et quel coéquipier, ce crétin de Volange, un beau parleur qui saisit toujours les poignées du brancard côté pieds pour causer au client et s’attirer ainsi toute sa gratitude.

Et puis c’est le côté le plus léger.

Le brancardier chez lui soulève des poids, des haltères, furieusement. Peine perdue. Il ne parviendra jamais à porter seul la civière, à soutenir à bout de bras un corps étendu, inerte ou pantelant. Il souffre toujours plus de ne pouvoir exercer son art sans le concours de Volange, ce parasite, auquel il n’a que la satisfaction de tourner le dos durant le transport.

Mais je le sens derrière moi.

Alors le brancardier ajoute des disques de fonte à ses haltères. Il fréquente les forêts au lendemain des tempêtes, il déblaye les troncs. Il abuse de ses forces. Son cœur vaillant n’en peut plus et lâche soudain, dans la clairière. Voici le brancardier étendu sans connaissance. Puis il perçoit confusément le bruit autour de lui, l’affolement. Il sent qu’on le soulève et qu’on le dépose précautionneusement sur une civière.

Enfin seul.

Éric Chevillard

« Dans la zone d’activité »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501362

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour travail – le brancardier

  1. Le brancardier à son tour sera transporté sur un brancard et verra le monde dominer au-dessus de sa tête

  2. micheline dit :

    est-ce ainsi qu’on appelle une vocation ?

  3. Arlette dit :

    J’aime bien « le regard reconnaissant « cela enlève la fatigue

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