Travail – police

Cendrine se lève, se sert un verre de jus de pamplemousse rose debout devant le réfrigérateur. Elle se raccroche, pour dissiper les fantômes, à ce qui lui est arrivé la veille. Un contrôleur avait appelé le commissariat depuis le train qui approchait de la gare du Havre. Un forcené s’était retranché dans une voiture de première dont il avait entrepris la destruction systématique à l’aide d’un de ces marteaux métalliques à manches rouges disposés près des fenêtres des compartiments. Dès l’arrêt du convoi, c’est justement par l’une des vitres brisées qu’un contrôleur avait pu prendre l’énergumène à revers, tandis que le gros de la troupe gesticulait à l’autre bout du wagon pour retenir son attention. Transféré dans les locaux proches de la rue Hélène, il avait tenté de poursuivre son œuvre de déconstruction, à mains nues, en prenant comme cible le mobilier et les ordinateurs. Cendrine assurait la permanence. Elle avait réussi à comprendre, du magma de paroles qui bousculait les lèvres du dément, qu’il était Ivoirien, se prétendait général, et venait au Havre à la rencontre d’un compatriote amiral avec lequel il avait conçu un plan pour mettre un terme à la guerre civile qui ravageait l’Afrique de l’Ouest. À un moment, il s’était prostré dans un coin de la pièce, la tête bloquée dans la prison de ses bras. Cendrine s’était accroupie devant lui. Elle avait profité de ce répit pour lui demander ce qu’il comptait faire des dizaines de petits marteaux d’alarme volés à la Sncf qu’il avait entassés dans sa valise. Une meurtrière s’était ouverte, à hauteur des poignets, et il l’avait alors regardée en souriant comme un enfant heureux.

Il ne faut en parler à personne, c’est notre arme secrète. Je dois les remettre à l’amiral. Le monde entier nous a lâchés. C’est ce qui nous manque pour gagner la guerre.

Une heure plus tard, une ambulance du centre Pierre Janet était venue prendre livraison du général. On l’habillerait bientôt de blanc pour le conduire dans ses nouveaux quartiers capitonnés.

Didier Daeninckx

« le crime de Sainte-Adresse »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505087

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Travail – police

  1. Depuis quelques jours j’ai l’impression de parcourir l’Abécédaire des métiers. Et c’est très bien ainsi. Aujourd’hui c’est un rendez-vous avec la clairvoyance et et la gentillesse, si rares dans la gendarmerie, auquel nous sommes conviés. Cet extrait, si court fut-il, porte son lot de tristesse et de détresse magnifiquement traduit.

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