travail – autoroute – hydrographie

«Je sais aussi une nécropole en terrain humide sur laquelle l’autoroute s’est élevée, et nous avons rajouté à son budget de construction six cents mètres de pilotis sur caissons étanches pour que sous elle les tombes du monde ancien restent protégées, soldats en armes sous vos voitures pour qu’elles passent. Et le vertige que j’ai lorsque ma camionnette, que personne pourtant ne regarde quand ils me doublent de leur cent trente à l’heure (je dis cela par gentillesse, parce que bien peu respectent exactement nos consignes), entame dans une descente la lancée d’un viaduc, et ma tête multipliant alors les tonnes de matière suspendues et le poids que cela représente, la hauteur supposant encore autant multiplication de piliers, densité du béton deux virgule huit, et ces belles charpentes qu’ils nous font désormais pour un pont, allez regarder l’autoroute par en dessous, privilège réservé à mon métier : déport asymétrique d’un seul pilier pour la traversée d’une route ou d’un canal et éléments précontraints normalisés à forme presque d’aile d’oiseau pour supporter le tablier comme de n’y pas toucher, on dirait que tout cela s’effleure, ce que porte la terre en poutres à joints de dilatation visibles et ce ruban qui passe sans regarder ni s’arrêter jamais. L’autoroute, messieurs, est si belle vue de dessous.

Paysages de pylônes à l’approche des grandes villes où convergent les lignes hautes tensions dédoublées par six conducteurs sur les bras tendus comme d’autant de géants déployés sur les plaines, avec les boules brillantes si auprès c’est l’aéroport, qu’on croise nous aussi cela, ce monde de fer où vont les trains pareillement sur le ciment et suivant les forces électriques.

Et l’autoroute quand elle longe tel fleuve puissant et les variations de l’eau dans les saisons quand elle s’élève et s’épaissit toute grise et qu’on dirait que le ciment de la route participe d’une même violence à rebours, ou bien que le fleuve s’alanguisse aux temps plus cléments et que la route alors semble venir comme à s’y rafraîchir et épouser des courbes toutes liquides où les petites coques de fer comme celles de ma camionnette dérivent ainsi qu’une barque, si j’aime mon métier qui pourrait me le reprocher ? »

François Bon

« Autoroute »

anexe 4 « entretien avec un responsable de l’hydrographie des routes

(transcription intégrale).

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501775/autoroute

image http://proulout.blog-enceinte.com/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour travail – autoroute – hydrographie

  1. F Bon dit :

    étrange de se relire, à la fois oublié les mots et leur agencement, et à la fois certitude que si on devait récrire ce serait la même chose, parce que chaque fois qu’on prend l’autoroute ces dispositifs hydrographiques on a le réflexe de les scruter…. merci du compagnonnage, Brigitte

  2. J’espère que François a une petite pensée pour nos autoroutes qui laissent à désirer, lui qui connaît bien le Québec. Et ces autoroutes qui longent le fleuve sont une déchirure dans le bel ensemble nature et paysages.

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