travail – cartographe

Autre chose encore est frappante dans les cartes : le souci de la beauté. Quelquefois, il se peut qu’elle vienne de surcroît, sans avoir vraiment été recherchée : effet adventice de la justesse du trait, du jeu du dessin, de la couleur et de l’écriture. C’est le cas peut-être de cette pelure très légère, du papier de soie dirait-on, extraite d’un portefeuille consacré à l’île de Sumatra. Une main anglaise du XVIIIè siècle y a figuré, d’un trait sûr et fin, une côte diagonale, avec une île au large. Un lavis bleu cerne ces lignes. La route du bateau est matérialisée – le mot convient peu – par de très légers pointillés. Quelques sondes sont portées au crayon. Sur la terre, en biais, trois lignes serrées d’une écriture arachnéenne sont un commentaire succinct sur l’aspect de la côte. Presque rien, une composition évanescente, le dessin flottant, ténu, dans le vide du papier, un soupçon de couleur brumeuse : il y a dans cette carte une perfection discrète, et sans doute fortuite, qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres d’Arpad Szenes. Mais d’autres fois, la beauté est évidemment le résultat d’une recherche, d’autant plus admirable qu’elle est superflue, étrangère au propos purement scientifique ou documentaire qui n’appelle que l’exactitude. Pourquoi alors ces incendies aux flammes convulsées sur les « Vues et plans de l’île Amsterdam », de l’ingénieur hydrographe Beautemps-Beaupré ? Pourquoi, sur les « Vues de différentes parties de la terre de Van Diemen », autrement dit l’Australie, du même auteur, cette minutie à dessiner, arbre après arbre, la toison pommelée des jungles, ou bien le hérissement minéral des orgues basaltiques ? Et pourquoi ces merveilleux nuages au-dessus des grisés plus sombres à mesure que s’éloignent les plans de la côte, des parallèles serrées où s’étagent et miroitent « les flots roulant au loin leurs frissons de volets » ? Pourquoi dessiner l’éphémère ? Même les noms des planches sont beaux : « Vue du cap Sud-Ouest. Au Nord du monde, à deux milles de distance. »

Ces « Vues » sont émouvantes pour une autre raison encore : leur date. Mil sept cent quatre-vingt-treize. D’autres fois : « An I ». Pendant que la Terreur se déchaînait sur la France devenue centre du monde, fauchant peut-être leurs familles, il y avait, à l’extrême périphérie du monde, des citoyens et des ci-devants qui dessinaient, très soigneusement, des côtes inconnues. À qui les aime, les cartes ne proposent pas seulement de l’espace, mais aussi des histoires : incomplètes, à imaginer, à écrire. Il y a (toujours dans le portefeuille « Sumatra ») une série de vues cavalières représentant des comptoirs européens sur la côte de cette île, « fort Malborough », « fort de Mocomoco », « fort de Tappemooly ». L’auteur, anonyme, sert sous d’Estaing, on est en 1760, en pleine guerre de Sept Ans. Il dessine, en même temps que les lieux, les combats franco-anglais qui s’y livrent. Sa plume, d’une précision admirable, détaille, sur de petites feuilles, les récifs, les vaisseaux avec leurs flammes et drapeaux, et sur les drapeaux les fleurs de lys ou les croix de Saint-Georges, et sur la terre la « maison du Sultan Dein », la « pagode chinoise », la « maison de campagne du Gouverneur », etc. Et les arbres ! Plumets cendreux, tremblés ! Foison ! Cet inconnu est le petit maître des cocotiers (incidemment, je crois qu’en littérature, un des traits à quoi on reconnaît un grand style, c’est qu’il est capable d’évoquer dans le même mouvement, pour ainsi dire de zoom, l’image de l’ensemble et celle du détail, la force de la forêt et le délié de la feuille : Claude Simon, par exemple – il n’y en a pas tant que ça). Or, sur la « Vue du fort de Tappemooly », à l’endroit précis où, sur la côte, tire un canon anglais, éclate une tache étoilée d’un bistre léger, semblable un peu à ces images de galaxies lointaines que nous révèlent les télescopes spatiaux. D’où vient cette tache, qui « tombe » si bien pour figurer le feu de l’artillerie ? De la tasse de café du dessinateur ? D’une blessure subie tout en dessinant le combat ? Du fait de ce canon précisément que son sang – si c’est du sang – illustre par hasard ? Roman…

Olivier Rolin

« la chambre des cartes »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500891

image http://terrimago.blogspot.com/2009/03/faire-le-tour-du-monde-sur-des-oceans.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour travail – cartographe

  1. Ces vieilles cartes me font toujours penser à la course aux trésors et aux pirates qui sillonnaient les mers. L’auteur a vu juste en voyant dans ces cartes une grande qualité artistique. Vers le vieux monde… avait-on pour d’habitude de dire.

  2. Arlette dit :

    Tiens tiens !!!!! comme une idée déjà reprise …dans » La carte et territoire  » Belle idée

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