travail – haute-tension

La machine était alimentée par une armoire de puissance qui comprenait deux sectionneurs. Le premier,en haut, relie la machine aux 440 volts de l’alimentation générale, et commande aux pompes, aux mouvements. Puis un second, à hauteur de taille, dispose d’une serrure de sécurité : deux clés remises à deux personnes différentes, le chef d’équipe plus le responsable entretien et sécurité, et qui seul permet d’envoyer les 440 volts sur les thyristors qui la transforment en 60 000 volts. Quand j’arrive, ce matin à 7 heures, Shimpy donne un grand coup de pied dans l’armoire électrique, mais juste pour rire, pour me dire que c’est en panne. Plus moyen d’envoyer la haute tension. Simplement, à cause des vibrations, de la chaleur, la serrure s’est desserrée, rien du tout. Je coupe le courant au sectionneur d’en haut et, devant toute l’équipe réunie, m’accroupis pour me glisser dans l’armoire, derrière les quatre barres de cuivre plat du triphasé, à cause du manque de place le cou et la poitrine en sueur collés aux barres conductrices. Par chance, les trente seconde que doit durer mon tour de clé à pipe sur le support serrure et le souquer une fois pour toutes, je dois garder la tête tirée en arrière, regard vers le haut, il n’y a vraiment aucune place ici. Juste assez pour apercevoir le sectionneur du haut se renclencher. Juste le temps de gicler, me projeter à plat dos sur le ciment. Une châtaigne au 400 volts, par faux contact, ça m’était déjà arrivé : dans ce métier on y passait tous. Le bras paralysé trois heures durant. Mais là, 440 volts à plein corps, trempé de sueur, le triphasé sur la poitrine, au fond d’une armoire de fer, avec un rebouteux possesseur de deux chameaux pour tout recours… Le pauvre garçon n’y a rien compris. C’est la première et seule fois de ma vie où j’ai allongé un type, et répondu d’un poing colonial à la gentillesse incroyable qui est le premier, fondamental drapeau de toute l’Inde. C’était un petit homme très brun, originaire du sud et qui ne regardait jamais en face, d’une timidité extrême et qui était l’électricien responsable du hall. Il avait en charge les ampoules, les fusibles. Pendant que je réparais le sectionneur haute tension, il lui était venu à l’idée de vérifier si le sectionneur principal, celui que j’avais soigneusement relevé pour me glisser contre les barres, n’étais coincé comme celui d’en bas. Alors moi aussi je me suis excusé.

François Bon

« Les Indes noires »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503663

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour travail – haute-tension

  1. Vivre dangereusement tout en évitant l’électrocution… les mots parfois transmettent des décharges d’une rare force créant ainsi une passion irrépressible pour un texte

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