travail – vieille terre ingrate

… jusqu’à ce que nos vergers retournent à une sorte de jungle où nous ne mettions plus les pieds, fatigués, usés, lassés que nous étions à présent de combattre jour à jour cette bête de nature qui n’avait de cesse de reprendre ce que nous, ceux d’avant, avions réussi à lui arracher, et qu’elle reprenait à présent, effectivement, lentement, avec la force et la patience qui était la sienne, la ruse aussi ; arrivant par le sol, les herbes, les haies que nous n’avions pas pensé à mettre à bas, soudain grossissant, enflant, dégueulant par-dessus les clôtures dont nous avions naïvement espéré qu’elles suffiraient à contenir le monde, à le tenir dans les limites que nous voulions lui donner, ce qui n’arrivait pas puisque donc, puisque encore, les taillis bas devenaient hauts, lançaient de toutes parts leurs vrilles, leurs dards, ces branches folles dont on aurait pu penser qu’elles étaient envoûtées à les voir se tordre, basculer, avancer à couvert des nuits après lesquelles nous retrouvions, chaque jour, nos paysages différents ; arrivant par le sol et montant le long des arbres que nous avions soignés, et tant, parce que leurs fruits étaient les nôtres, et le suc de ces fruits ce qui faisait nos sangs, nos alcools forts, ce qui nous demeurait de faibles remparts face à la débâcle du monde, de nous, de la vallée ; montant, grimpant, étouffant peu à peu les troncs, les branches, chaque brindille, au point que les arbres que nous avions tant et tant couvés (alors que nous ne l’avions jamais fait pour nos enfants, mais là est une autre histoire de nous) finissaient par ressembler à d’immondes choses grises, moisies, moribondes, et animées dans le même temps d’une vie mauvaise, incontrôlée, comme si… comme si de la vallée, de sa terre noire, ne pouvaient jaillir que cela, des êtres tordus, maudits, dont les arbres n’étaient qu’un exemple, et nous tous un autre de plus, mal nés que nous étions, noueux, contrefaits, travaillés du dedans par des forces qui finissaient par faire de nous des monstres, des bêtes, des idiots, bien peu de choses en fait, mais suffisantes, ces choses, nous, pour lutter pied à pied avec cette vallée, lui résister, tenter de conserver par devers elle un peu de champs, de forêts propres, de vergers entretenus – et même si au final cela, ces lieux conquis, reconquis, arrachés, étaient pour nous autant d’occasions de nous haïr, de nous conchier mutuellement, de nous guetter et l’un et l’autre par-dessus les clôtures, les haies encore, jusqu’à ce que la haine, l’appât du gain, de très vieilles histoires dont nous ne savions plus grand chose, perdues qu’elles s’étaient d’une génération l’autre, nous fassent hausser la voix,….

Daniel Bourrion

« en ce soir »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502628

photo http://www.tykern.com/fr/des-origines-a-nos-jours-p0-17.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour travail – vieille terre ingrate

  1. Ce texte me touche beaucoup parce qu’il me rappelle ces oeuvres du Québec qui racontaient ces temps anciens de la colonisation de nos terres en Abitibi, J’y retrouve le parfum de la terre et des friches.

  2. micheline dit :

    d’arrache- pied,la vie!

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