Monde du travail : qui fuit

On a sorti les banderoles, une secrétaire dit, déçue : il n’y a même pas le nom de notre entreprise. Le délégué répond qu’on n’a pas eu le temps d’en fabriquer de plus personnelles mais que le syndicat en a tout un lot qui convient à toutes les circonstances. Ainsi, on peut lire : Non aux démantèlements, Sauvons nos emplois, Tous unis contre les restructurations. C’est pareil pour les palettes,  ajoute l’homme, il a fallu qu’on en emprunte à l’atelier d’à côté. À charge de revanche quand ils seront dans la merde. Les assemblés hochent la tête, la secrétaire réprouve l’utilisation de gros mots, mais un des types de la logistique acquiesce : c’est vrai, c’est pas avec les deux palettes d’imprimés qu’on reçoit par an qu’on aurait pu allumer le feu. Alors on regarde les flammes, les banderoles, les tracts qu’on distribue, mauvais rêve dont on se croyait à jamais à l’écart, à l’abri sous l’appellation bienfaisante de Direction, pièces d’un puzzle qu’on ne voyait qu’à la télé, des ouvriers et des pneus qui brûlent, des slogans musclés, on se croyait à l’abri de toute cette violence, pleurniche la secrétaire. Des voisins sont venus, attirés par les pétards et la fumée, intrigués par les oiseaux déboussolés qui se posent dans leurs jardins au hasard du perchoir d’un faux puit rustique en vrais parpaings, avec un nain en plâtre posé sur la margelle. On se renseigne, on se mêle à la discussion, on renchérit, on montre du doigt un point au bout de l’avenue, pareil pour les entrepôts de stockage, paraît que ça va fermer. On va pas se laisser faire, dit un des informaticiens en tee-shirt, on va se battre, ajoute la secrétaire en s’essuyant les yeux d’un revers de main aux ongles peints. On va former un cortège, on va défiler, annonce le délégué.

Pus tard, il restera un rond de goudron noirci à l’endroit du foyer, un bout de bois calciné trônera longtemps sur un des piliers de l’entrée. Les pigeons hésiteront à revenir jusqu’au soir.

Thierry Beinstingel

« bestiaire domestique »

image http://www.linternaute.com/photo_numerique/temoignage/temoignage/231799/les-feux-de-la-colere/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Monde du travail : qui fuit

  1. Pourquoi faut-il toujours des pétards et de la fumée dans les revendications pour le droit au travail? Parce que les employeurs se réfugient derrière une surdité circonstancielle. Un pavé dans la mare littéraire.

  2. micheline dit :

    le droit au travail ou le droit au produit du machinisme ?

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