notre arbre

Le vent souffle du nord-ouest, exactement comme il soufflait il y a dix mille ans. La vie est toujours accrochée aux mêmes ressources : l’huile et le vin.

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les vergers d’oliviers sont assis sur de petites terrasses soutenues par des murs de pierres sèches, blancs comme de l’os. Ce sont de petits oliviers gris, guère plus hauts qu’un homme, deux mètres cinquante au plus, plantés depuis mille ans à quatre ou cinq mètres l’un de l’autre. La terre qui les porte est très colorée, parfois d’un pourpre presque pur, communément d’une ocre légère, quelquefois sous l’ardent soleil blanche comme la neige. Sur ces terrasses, la vie est non seulement aisée mais belle. Il n’y a rien d’autre que les oliviers ; je veux dire ni constructions ni cabanes, mais, qu’on vienne à ces terrasses pour bêcher autour des arbres ou pour flâner, c’est un délice. Dans l’arrière-saison, le soleil s’y attarde ; le feuillage de l’olivier ne fait pas d’ombre, à peine comme une mousseline ; on a tout le bon de la journée. On voit toujours quelques hommes qui se promènent ainsi dans les vergers. Ils sont d’aspect lourd et romain ; on les dirait faits pour être César ou pour l’assassiner. En réalité, ils sont là pour rêver de façon très allègre et légère. Ils fument une pipe ou une cigarette et font des pas.

À la Sainte-Catherine, c’est-à-dire le 25 novembre, on dit que l’huile est dans l’olive. On va faire la cueillette…. (dans l’intérieur des terres, dans les solitudes, en dehors de la côte et de la plaine) on cueille l’olive une à une sur l’arbre même, à la main. Cela va loin. C’est une civilisation.

C’est le travail le plus succulent qui soit. Généralement il fait froid et, si on prévoit une grosse récolte, il faut s’y mettre de bonne heure. Il y a parfois des brouillards et l’arbre est à la limite du réel et de l’irréel. Le soleil est à peine blond et ne chauffe pas encore. L’olive est glacée, dure comme du plomb. Pour celui qui est avare, ou a tendance à être ému par la réalité de la richesse ; cette fermeté et cette lourdeur lui donnent le même plaisir qu’un louis d’or. Peu à peu le soleil monte, on se débarrasse des foulards et des châles, on s’installe plus à l’aise dans la fourche des branches, on prend le temps de regarder autour de soi. On voit sa richesse noircir les feuillages à la ronde.

On domine généralement alors un pays radieux. Malgré ce que je viens de dire de l’avarice (et je l’ai dit exprès, ainsi que le luis d’or) ce pays place son bonheur ailleurs que dans la monnaie.

Jean Giono

« Arcadie, Arcadie »

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour notre arbre

  1. Fait-on encore des écrivains de cette eau… ou plutôt de cette belle huile… ?

  2. Arlette dit :

    Le feuillage argenté des oliviers est si difficile à photographier et plus encore à peindre …..il se dérobe car le voir réellement est un privilège

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