les années-lumière

Continuer à m’occuper du passé était inutile ; jusque-là les choses étaient allées comme elles avaient pu ; je devais faire en sorte qu’elles aillent dans l’avenir….

Il suffisait que j’emporte ces pancartes partout où j’allais et que je lève l’une ou l’autre selon les occasions. C’était une opération à longue échéance, naturellement : les observateurs distants de centaines de milliers de millénaires-lumière percevaient avec des centaines de milliers de millénaires-lumière de retard ce que je faisais sur le moment ; et moi-même je lirai leurs réactions avec une autre fois des centaines de milliers de millénaires-lumière de retard. Mais ce retard-là était inévitable ; il y avait en revanche un autre inconvénient que je n’avais pas prévu : que devais-je faire quand je m’apercevais que j’avais levé la mauvaise pancarte ?

Par exemple, à un moment donné j’étais sûr que j’allais faire un geste qui me donnerait dignité et prestige ; je me dépêchais de déployer la pancarte avec l’index pointé sur moi ; et précisément à ce moment je me plantais, je commettais une gaffe impardonnable, une manifestation de la misère humaine à vous enfoncer sous terre de honte. Mais les dés étaient lancés : l’image, avec son signal indicateur pointé sur elle, naviguait à travers l’espace, personne ne pouvait plus l’arrêter, elle dévorait les années-lumière, elle se propageait de galaxie en galaxie, elle suscitait pour des millions de siècles à venir des commentaires et des rires et des froncements de nez, lesquels du fond des millénaires me reviendraient et m’obligeraient à des justifications encore plus bouffonnes, à de maladroites tentatives de rectification.

Je continuais à vivre dans l’attente du moment éloigné où des galaxies m’arriveraient les commentaires sur ceux des nouveaux épisodes qui m’emplissaient de malaise et d’embarras, commentaires que je pouvais combattre par des messages de réponse auxquels je travaillais déjà, les graduant selon les cas. Cependant, les galaxies avec lesquelles j’étais le plus compromis étaient déjà en train de rouler sur le seuil des milliards d’années-lumière, à une vitesse telle que, pour les rejoindre, mes messages auraient dû tirer la langue à travers l’espace en s’accrochant à l’accélération de leur fuite : l’une après l’autre, elles allaient disparaître de l’horizon ultime des dix milliards d’années-lumière au delà duquel aucun objet visible ne peut plus être vu, et elles emporteraient avec elles un jugement dès lors irrévocable. »

Italo Calvino

« Cosmicomics »

photo http://worldtravel.bloguez.com

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour les années-lumière

  1. Je voudrais m’inspirer des galaxies pour jouer avec les mots comme on joue aux dés…

  2. Arlette dit :

    Je garde ….. bel extrait Ah!! se planter souvent et toujours recommencer!!!!

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