Paolo Ucello, peintre

Il se bornait à remarquer les directions des lignes, depuis les fondations jusqu’aux corniches, et la convergence des droites à leurs intersections, et la manière dont les voûtes tournaient à leurs clefs, et le raccourci en éventail des poutres de plafond qui semblaient s’unir à l’extrémité des longues salles. Il représentait aussi toutes les bêtes et leurs mouvements, et les gestes des hommes afin de les réduire en lignes simples.

Ensuite, semblable à l’alchimiste qui se penchait sur les mélanges de métaux et d’organes et qui épiait leur fusion à son fourneau pour trouver l’or, Uccello versait toutes les formes dans le creuset des formes. Il les réunissait, et les combinait, et les fondait, afin d’obtenir leur transmutation dans la forme simple, d’où dépendent toutes les autres. Voilà pourquoi Paolo Uccello vécut comme un alchimiste au fond de sa petite maison. Il crut qu’il pourrait muer toutes les lignes en un seul aspect idéal. Il voulut concevoir l’univers créé ainsi qu’il se reflétait dans l’œil de Dieu, qui voit jaillir toutes les figures hors d’un centre complexe. Autour de lui vivaient Ghiberti, della Robbia, Brunelleschi, Donatello, chacun orgueilleux et maître de son art, raillant le pauvre Uccello, et sa folie de la perspective plaignant sa maison pleine d’araignées, vide de Provisions ; mais Uccello était plus orgueilleux encore. À chaque nouvelle combinaison de lignes, il espérait avoir découvert le mode de créer. Ce n’était pas l’imitation où il mettait son but, mais la puissance de développer souverainement toutes choses et l’étrange série de chaperons à plis lui semblait plus révélatrice que les magnifiques figures de marbre du grand Donatello.

Marcel Schwob

« vies imaginaires »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505261/vies-imaginaires

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Paolo Ucello, peintre

  1. Alchimiste des lignes qui devrait inspirer quelques architectes modernes. Le trait fin d’Uccello est trop fréquemment gommé, chez ces gens de métier, par un trait gras qui s’étend en hauteur et qui s’aplatit en largeur.

  2. Solène dit :

    Un de mes livres préférés, j’ai reconnu sans y croire les premiers mots.. Cet extrait -comme tous les autres textes de ce livre- est très fort, l’écriture est une peinture, elle transforme notre perception de ce rêve. L’écriture du rêve, l’écriture de vies imaginaires, dès le matin, ça met de bonne humeur !
    merci.

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