Pour continuer avec les cahiers de Walter Benjamin

en mai-juin 1931, entre quelques belles pages sur la langue, la construction du roman, l’illustration, la philosophie, ne sais pourquoi je choisis cela

« Ce qui me tourmente, c’est la confusion et le flou des dissensions qui existent parmi le petit nombre de ceux qui me sont proches, ce qui porte atteinte à ma paix intérieure, qui est aussi une disposition pacifique, c’est la disproportion entre l’âpreté avec laquelle sous mes yeux on règle de tels différends – même si depuis longtemps ils ne sont plus toujours en eux-mêmes un enjeu – et l’importance objective souvent très minime de ces différences. Ce sont précisément les caractères permanents de la situation des écrivains qui sont en effet désolants, mais, pour des raisons touchant à l’honneur de la profession, ils ne sont presque jamais exposés au grand jour. Je me suis souvent demandé si cette disposition pacifique particulière ne se rattachait pas à cet esprit de contemplation auquel vous fait accéder l’usage des drogues. La réserve universellement observée vis-à-vis de son propre mode de vie, à quoi l’observation des choses contraint tout écrivain en Europe occidentale – et ce, me semble-t-il, sans exception – s’apparente amèrement à celle que la drogue inspire au dogué à l’égard de ses congénères. Et pour ne parcourir entièrement que le cercle des pensées et des forces qui me dominent alors que je commence ce journal, il ne me reste plus qu’à évoquer ma disposition grandissante à me suicider. Une disposition qui ne m’est inspirée par aucun sentiment de panique aiguë, mais qui, si profondément liée qu’elle soit à la fatigue du combat que je mène sur le front économique, ne serait cependant pas possible sans le sentiment d’avoir vécu une vie dont les voeux les plus chers ont été exaucés, voeux où à vrai dire je n’ai que maintenant reconnu dans une certaine mesure le texte originel d’une page recouverte ensuite par l’écriture de mon destin. »

et puis, sans rapport, mais pour plus de légèreté, et parce que ça fait partie de sa vie à cette époque, ces lignes écrites à Juan les Pins lors d’un séjour en mai 1931 avec Speyer, les Wissing :

«Oui devant ce paysage cultivé au plus haut sens du terme, le citadin profane en la matière est comme un Européen devant une page d’un manuscrit chinois. Et quand on pense qu’une telle ignorance est la seule base commune de la plupart des descriptions. Plus ces fermes provençales sont éloignées les unes des autres, plus leur construction dans la plupart des cas est admirable, mais plus on remarque aussi avec quelle précision et quelle souplesse elles se sont intégrées dans le paysage et combien leurs formes s’accordent naturellement avec celles, inexorablement régulières, des plantations d’arbres, des parterres et des champs. »

pour ce que cela a de proche avec des paysages que j’aime, un peu plus à l’est, manifestations de la même civilisation. Enfin, il y a une cinquantaine d’années avant que s’y éparpillent des maisons au crépi rose ou jaune, décrochements, fer forgé et colonnades étriquées.

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Pour continuer avec les cahiers de Walter Benjamin

  1. Presque vingt ans plus tard. Deux extraits qui me semblent dans le ton diamétralement opposés mais dont la rigueur dans la description les caractérise tout de même. Avec quel aplomb Walter se plaint de son proche environnement. Déjà une grande maturité. Et ce propos sur le suicide, sur les drogues, en si peu de mots, définit avec une précision quasi chirurgicale ses émois intérieurs. Je suis impressionné.

  2. Arlette dit :

    Méditation sans drogue c’est un état d’esprit se forcer est contraire ….
    Quant aux mas et autres bâtisses, les anciens savaient le sens des vents et la chaleur du soleil ,comme le vent fou …. et la logique était simplement pratique et donc en accord harmonie entre la nature et l’homme

  3. Beau calme du paysage…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s