Dépouillement

J’ai beau avoir l’habitude, déjà, depuis si long temps, de cela, qui est mien, et qui ne me donne plus un choc en le voyant le matin dans ma glace, ou en le sentant sous ma main, cela qui s’est installé peu à peu, silencieusement, insidieusement, je le note pourtant presque chaque fois, avec une petite auto-pitié un peu amusée, un peu tendre (et oui), passablement dégoutée.

M’a propulsée ce lundi matin, pour poser dessus mots que j’aime, vers les Géorgiques de Claude Simon (cela fût une des causes de mon retard) et ce passage, parce que j’aime le personnage, et aussi parce qu’elle a franchi une marche de plus, parce que les mots la caressent rudement

« la vieille dame (la vieille veuve toujours habillée de noir, au visage de bougie, perpétuellement éplorée, perpétuellement larmoyante, aux corsages ténébreux fermés sous les vieux tendons, les flasques replis de vieille peau, par le même camée ovale où se détachait sur un fond parme comme une blancheur de linceul ou d’ossements la draperie flottante, ectoplasmique et mousseuse de quelque tambourinaire pompéienne et qu’elle semblait porter par une sorte de fidélité comme une relique profane transmise de génération en génération » (et là me souvient des rubans de cou de ma grand-mère paternelle, et je me demande à laquelle de mes nombreuses nièces je pourrais léguer le simple mais bienaimé jade que je porte au doigt)

et plus loin, et là j’ai vraie tendresse pour cet être :

« et sur les minces accoudoirs… se serraient en tremblant les mains ridées et déformées d’une fragile petite vieille (ou plutôt une chose : comme un menu paquet, un impondérable fagot d’os, de brindilles prêts à se briser, maintenus ensemble par un réseau de ligaments, de tendons menaçant à tout instant de se rompre, un problématique assemblage de calcaire et de tissus parcheminés qui semblait être comme une parodique version, un parodique avatar à l’échelle humaine, jaunâtre, desséché et plumé, des maigres poules errant sous le hangar – et une femme pourtant : un être humain, une enveloppe à l’intérieur de quoi circulait la sang bleu vert qui gonflait les veines ou plutôt les épaisses tubulures ramifiées que l’on pouvait voir bifurquer, serpenter et se tordre sous la transparente membrane de peau, mais qu’irriguait ou, mieux, qu’animait encore ce flux secret, indécelable à l’oeil, cette permanente série d’actions et de réactions d’acides, de bases, de sels, ces relais, ces signaux, d’une fantastique complexité et d’une foudroyante rapidité qui font a raison, la tristesse, la joie, la mémoire, la parole)… »

Mais j’ai eu la flemme d’aller me chercher d’autres vieilles compagnes plus impérieuses et conquérantes.

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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4 commentaires pour Dépouillement

  1. Arlette dit :

    Auto -flagellation -Humainement -juste
    « Parfois il ressemble à un bois mort , mais garde un élan interne , battement de coeur  »
    François Cheng (Et le souffle devient signe)

  2. Je vous confesse ma grande ignorance de l’œuvre de Claude Simon. Nos chemins ne se sont jamais croisés : ni ma curiosité pour ses livres, ni la séduction qu’elle aurait pu exercer sur moi. Ce qui ne me prive pas d’apprécier ces quelques lignes d’une description réaliste du vieillissement.

  3. Maria-D dit :

    Chaque âge de la vie a ses charmes,, il suffit de les regarder et les écouter, la vieillesse à les siens.

  4. wictoria dit :

    tu es (toujours) belle petite fille

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