Lits (suite)

Les lits ayant été le déclencheur de l’effondrement des passages ici (division par six), je continue, et avec une abondance défiant toute attention – non à vrai dire, étais noiseuse, de mauvaise humeur et me suis distraite un temps à rechercher des lits, à copier, déguster, les mots les évoquant. Et réalise rétrospectivement qu’ils sont spéciaux et assez peu joyeux mes lits.

Lit pour litige conjugal au coeur d’un jour

« Elle ne répondit pas, bougeant, s’appuyant sur un coude pour atteindre le cendrier, écraser la cigarette, en prendre une autre dans le paquet sur la table de chevet, puis resta là, le bras levé, les doigts vides, encore dans la position de tenir la cigarette, la main revenue à la place où elle se trouvait quand il l’avait frappée – pas très fort – le bras ayant cédé sous le coup, reculé et repris la même position comme ramené par un ressort, la cigarette roulant par terre sur le tapis et s’arrêtant. La main bougea de nouveau, revint jusqu’au parquet sur la table, le secoua pour en faire glisser les cigarettes (l’autre bras replié sous elle soutenant toujours le buste soulevé), en prit l’une, la mit entre les lèvres, le coeur cognant toujours violemment dans sa poitrine… » Claude Simon

Chambre très vide de son ancienne occupante

« Pauvre dame elle était malheureuse.

Le lit de soie bleue les bergères de soie rose à petites fleurs grises et vertes les bergères de soie rose à petites fleurs grises et vertes.

La table de whist en bois des îles les quatre chaises d’osier la petite coiffeuse marquetée la vitrine et sa collection de pots à fards tout un attirail d’épingles et de fers à friser le petit réchaud à esprit-de-vin la grosse armoire tapissée de calicot, la table de toilette avec les brocs d’émail les lampes à pétrole le grand lustre de Venise les boiseries des murs le portrait d’un homme en tenue de colonel et d’un autre en tenue de soirée et d’un autre en tenue de cour, la dame aux bleuets la jeune fille au passereau et cette odeur de mois douce qui fait penser à la forêt d’automne. » Robert Pinget

Le lit d’une autre dame, reine de surcroit

« – Dans cette chambre il règne toujours une chaleur insupportable. Si vous voulez m’aider à me déshabiller, vous me feriez plaisir. Après on pourra parler comme il faut. Je voudrais tant avoir quelques renseignements sur le Danemark. Cette robe, du reste, s’enlève si facilement, je me demande comment je reste habillée toute la journée. Cette robe s’enlève sans qu’on s’en rende compte. Voyez, je lève les bras, et maintenant un enfant la tirerait à lui. Naturellement, je ne le laisserais pas faire. Je les aime beaucoup, mais on jase tellement dans un palais, et puis les enfants ça égare tout. » Henri Michaux.

Les lits de malades

« l’immédiat se mesure immédiatement : à gauche un fauteuil, une table ; au fond à droite, un rétrécissement et deux portes, salle de bain et couloir ; la table roulante pour les repas ; un chevet avec tiroir, téléphone, sonnette, télécommande. Et au centre le lit, dernier cité parce qu’évident, fusionné avec moi. Nous sommes tous deux soudés au centre de la pièce. Là où je suis il est, même lorsque je me lève, car j’en suis capable. Debout, il reste intégré à mon dos sans qu’on le remarque, son hologramme flotte, parallèle au linoléum. » Chistine Jeanney

et celui-ci

« Mots et images tourbillonnent dans ma tête, surgissent inépuisables et se poursuivent, se fondent, se déchirent. Mais au delà de ce tumulte le calme est grand, et l’indifférence. Plus jamais rien n’y mordra vraiment. Le sommier est creusé comme une auge. Je suis couché au fond, bien pris entre les deux versants. Je me tourne un peu, presque contre l’oreiller ma bouche, mon nez, y écrase mes vieux poils tout à fait blancs maintenant je suppose, tire la couverture par-dessus ma tête. Je ressens, au fond du tronc, je ne peux pas préciser davantage, des douleurs qui semblent nouvelles. Je crois que c’est surtout le dos. Elles sont rythmées, elles ont même une sorte de petit chant. Elles sont bleuâtres. Que tout ça est supportable, mon Dieu ». Samuel Beckett

bon il y a aussi les chambres dans les demeures de la campagne anglaise, et les jeunes filles pleines d’initiatives de P.G. Wodehouse, et les conséquences de leurs conseils avisés :

« Aucune hôtesse, veux-je dire, après avoir accueilli un ami de sa fille avec toutes les marques de la plus cordiale hospitalité, n’apprécierait de voir le jeune invité parcourir la maison en crevant les bouillottes des gens,… »

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Lits (suite)

  1. Lit en deux temps. Lu d’une traite. De Montaigne la sagesse. Et la belle citation de Christine Jeannney. Avec une petite émotion pour Beckett. De bien belles lectures.

  2. brigetoun dit :

    tout de même une petite honte rétrospective de la lourdeur de mon appel du pied

  3. jeandler dit :

    Ciel de lit
    tant de fois contemplé
    s’il se peut
    l’esprit vide

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