Fenêtres sur cour

On trouve souvent dans les villes des vieux immeubles construits autour d’une cour intérieure où le soleil, même à son apogée, peine à descendre. Percées d’une multitude de fenêtres, les façades de ces constructions constituent comme les parois d’un grand puits d’ombre humide et viciée. Parfois, un laurier, ou un arbre quelconque épuisé par le manque de lumière et la solitude, s’élève tristement dans un coin. Des bandes de moineaux et de pigeons dont les poussières de la ville ont définitivement terni les couleurs, s’y réfugient de temps en temps, avant d’aller picorer les miettes abandonnées sur le rebord des fenêtres. Des relents de gaz, de terre battue, de caves, de ciment et de graillon, empestent continuellement l’atmosphère. La musique d’un poste transistor résonne. Une odeur de friture s’échappe d’une cuisine. Une voix d’homme retentit, puis s’apaise. Du linge sèche suspendu au-dessus du vide. Quelque part, dans les étages, les volets d’un appartement – la nuit de la lumière perce à travers les persiennes – restent constamment fermés sans qu’on sache pourquoi. Des poubelles, en attente d’être poussées sur le trottoir par un concierge indifférent au vacarme des roues métalliques sur les pavés de la cour, sont rangées à la sortie d’un local.

Il n’est jamais très sain de s’attarder à contempler un tel gouffre crasseux, percé dans ses soubassements de soupiraux où disparaissent les rats. Une sorte de trouble morbide s’empare souvent de celui – ou celle – qui, par ennui ou désœuvrement, s’y aventure. Même l’ouverture sur le ciel inquiète, car elle conduit à abîmer son regard dans des vides encore plus profonds et mystérieux que ceux que l’on rencontre sur terre. Quelles que soient les saisons et les heures, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, que le plafond soit étoilé, brumeux ou nuageux, l’impression d’être retenu captif à l’intérieur d’une muraille et le désir de sauter finissent toujours par gangrener l’esprit de celui – ou celle – qui reste trop longtemps appuyé(e) au garde-fou de sa fenêtre. Et peu importe qu’il – ou elle – soit gai(e) ou triste, qu’il – ou elle – sache que tout passage à l’acte conduira inévitablement à s’écraser quelques dizaines de mètres plus bas, peu importe, donc, qu’il – ou elle – soit décidé(e) ou non à laisser son sang filer hors de son corps, se mélanger à la poussière ou couler vers un parterre de fleurs chétives: la pression de la muraille et l’envie de sauter s’imposent….

Raymond Bozier

«Fenêtres sur le monde»

Publie.net – collection Reprint

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504486/fenetres-sur-le-monde

image http://freeimagefinder.com/tag/contreplongée.html 

(contraire au texte, sauf le vertige)

À propos de brigetoun

paumée et touche à tout
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2 réponses à Fenêtres sur cour

  1. lucas dit :

    j’avais sans doute oublié mais là cette heure je sais où il est ce coin de Paris et j’avais seize ans

  2. Ping : Fenêtres sur cour | Publie.net | Scoop.it

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