Club de tir

Les nouveaux arrivants s’accumulent dans le local, discutent en lorgnant vers notre table. J. semble tenir le rôle du vétéran et de la mascotte. On me l’a mis dans les pattes. Je manque de prise. Ça s’effiloche, ça en devient pénible. Des blagues vaguement grivoises, libérées par l’alcool, fusent poisseuses et s’écrasent mollement contre les murs ; je parviens à prendre congé au terme de remerciements suivis de politesses pâteuses, je remonte avec J. qui tient absolument à m’encourager à venir à l’entraînement pour le tir à air. Ça me tente mais comment supporter cette atmosphère ? Et l’odeur ?

Je souris pourtant, le suis vers la sortie le long du vestiaire, de l’escalier poussiéreux, du couloir de l’école. Les porte-manteaux minuscules et les dessins d’enfants accrochés partout qui devraient me rafraîchir après l’air vicié de l’amicale, me font l’effet d’une horrible régression.

La main sur la poignée de porte, J. monologue sur son passé de champion, donc soi-disant cow-boy. Il me garantit avec une insistance pesante, un index levé, que je serai toujours la bienvenue au club, mais que je ne me fasse pas d’illusions ! Ces gens sont gentils, mais en dépit de ce qu’ils disent, il ne faut pas croire que l’ambiance soit au beau fixe.

– Les tireurs, c’est chacun pour soi. Quand on tire, on est toujours seul, complètement vous savez. Il faut s’en rappeler, et toujours se méfier. Voyez : je m’entraîne dans ce club depuis plus de trente ans… ma main tremble maintenant (sa main tremble), mais à l’époque, c’était pas le cas, je vous prie de le croire ! Je connais ces gens depuis des années mais la semaine dernière, j’ai perdu cette bague, qui est d’une valeur inestimable… au moins pour moi ; je l’ai cherchée pendant des jours, j’étais effondré… et ils le savaient ! Et bien : pas un d’entre eux ne m’aurait appelé pour me prévenir qu’elle était ici…

Il s’inflige une peine évidente, plisse les yeux.

– Pas un seul. C’est chacun pour soi. Et quand je vous parle de vous méfier, je veux dire : en général.

Laetitia Gendre

«La détente»

http://www.publie.net/fr/read_book/9782814506343/

couverture avec dessin de Laetitia Gendre

À propos de brigetoun

paumée et touche à tout
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Une réponse à Club de tir

  1. Arlette dit :

    Il en est ainsi : nous sommes toujours seul

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