La place – le dimanche

«La Place rouge était vide, devant moi marchait Nathalie». On l’a dit, mais du coup on se sent moins seul, la place est toujours vide, toujours ce trou béant, cet espace dégagé, ce ground zero. Ground zero ? Mais alors, sur quelle cicatrice marche-t-on, sur quelle plaque commémorative de quel lointain 11 septembre ? Car la place, on la piétine, on la traverse, on y fait des sit-in, on y déploie des banderoles, on la couvre de fleurs comme sur la Grand-Place, à Bruxelles, on y hurle des slogans ou des cris de victoire. Or pour célébrer une victoire, il faut toujours des battus, non ? Des morts ? Alors, cette place, pourquoi cherche-t-on à tout prix à l’envahir, à masquer ce vide effarant ? Pourquoi y fait-on tant de bruits ? Que cherche-t-on à couvrir ? Quels cris à étouffer ? Continuons de faire confiance aux chansons. Elles savent tout sur le monde. Brel, cette fois, dans un ultime et magnifique chant rendant hommage au premier cité, l’arpenteur de la Place Rouge en compagnie de son guide au joli nom : «Mais bon Dieu, que c’est triste Orly, le dimanche, avec ou sans Bécaud.» Entre la place vide et le dimanche, est-ce qu’il ne s’agirait pas de la même chose ? La même béance. Cette impossibilité à combler. Ce n’est pas faute d’essayer pourtant. Pourquoi ce jour vide dans la semaine ? Vendredi pour les Musulmans, samedi pour les Juifs, et ce fichu dimanche pour les Chrétiens. Officiellement, c’est pour faire le vide justement, se purger de toutes les préoccupations des six jours précédents, se consacrer aux choses de l’esprit, avoir les mains inoccupées, avoir les mains propres. Ainsi pendant vingt-quatre heures on se promet de ne rien à faire, autant dire qu’on ne fera pas de mal. Le jour de repos, on fait la trêve, on ne tue pas. Du coup on tue le temps, à Orly ou ailleurs.

Jean Rouaud

«Les villes fantômes»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501812/les-villes-fantômes

pas la place rouge, mais une place

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À propos de brigetoun

paumée et touche à tout
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Une réponse à La place – le dimanche

  1. Arlette dit :

    Il est souvent dit que chaque espace public enferme des évènements passés et selon les individus on ressent alors les cris ,les joies, les massacres toute cette vie y fourmille

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