À midi j’arrêtais de traduire, je quittais la table, je descendais les marches, je gagnais la rue, je longeais le Jardin des Plantes. La boulangère vendait non seulement du pain mais aussi du jambon fumé couvert d’une croûte noirâtre.
C’était mon repas de midi.
Une fois sur deux, je me mettais à trembler devant la porte en verre de la boulangerie. Je ne parvenais pas à la pousser. Je rebroussais chemin et de nouveau, comme jadis, je n’arrivais pas à parler et je ne mangeais pas. De nouveau j’avais été pris par la crainte de ne plus être capable de prononcer les mots que j’étais censé dire. Le mot de baguette, le mot de jambon n’arriveraient plus à franchir les lèvres après tant de silence, après tant de mots morts, excerptés, tronçonnés, déshabillés, épluchés, après tant de supplices infernaux, tant de héros qui s’enlisaient dans l’eau stagnante de l’Achéron, tant de fantasmes que je repoussais parce que je n’étais pas capable de les mettre en oeuvre alors, tant d’ombres impuissantes à remonter du monde noir, à s’agripper au silence, à hisser la tête en s’accrochant aux racines des arbres et aux arêtes tranchantes des pierres.
Pascal Quignard
Lycophron «Alexandra»
postface de 2009
Poésie/Gallimard
image http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:PA00086525_Boulangerie_boulevard_beaumarchais_Paris_11.jpg pas la bonne, mais tant pis
Admirable. Quignard montre bien ici ce qu’il a su si bien écrire : « Ce silence, c’est sans doute ce qui m’a décidé à écrire, à faire cette transaction : être dans le langage en me taisant »
Pascal Quignard m’enchante toujours autant