Pourtant, ça me fait bizarre, à moi qui écris et vis en
ces endroits retirés, qui marche dans la main ouverte
de la montagne, la même, cette montagne Ardéchoise
dont il passait autrefois les cols quand je suis encore
retenue par eux. Le lisant je me demande si je suis la
petite fille qu’il n’a pas été. Le lisant j’ai l’impression
de revenir chez lui, loin de tout, et pourtant si près de
tout, pour écrire, lire, me tenir en sa compagnie, dans
des métaphores dont je ne suis pas sûre, pour les user
moi aussi jusqu’au rêche de la corde du mot, qu’elles
ne soient qu’images mentales. Car à vivre dans un
lieu, nous le devenons, nous l’écrivons, nous le
sommes. Je sais qu’il est le paysage que je lis. Je sais
qu’il lit le paysage lorsqu’il écrit. En écrivant à mon
tour, je sens mon corps comme on touche la terre,
comme on touche terre. Et cette terre il s’est baissé
combien de fois pour l’écrire ?
Les phrases de cet homme me retiennent dans ce lieu, mais j’y suis, j’y étais déjà : je ne peux pas les lire comme un autre lecteur.
Les « Lecteurs se comptent sur les doigts. D’une main de pieuvre. Tu le sais. Nous allons » (*). Oui je sais, même si ce n’est pas à moi que tu parles, oui nous allons, nous écrivons.
Cet homme dans sa poésie tutoie les autres, des femmes, des peintres, il se parle souvent à lui-même en disant « tu », mais il tutoie aussi ses lecteurs.
*«Écarts» p.35
Emmanuelle Pagano
«Toucher terre»
http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500662
photo de l’auteur
Rite initiatique du corps du lecteur dans celui de l’auteur… dans celui du livre. Intéressant point de vue