1991. À l’Eden, j’échange trois mots par an avec Tàssos, l’un de serveurs. Ce soir-là, il se penche et me glisse à l’oreille : Moi aussi j’écris. Viens voir.
Il m’entraîne jusqu’au bar, en sort un gros cahier, me fait asseoir et se met à lire. Des poèmes, évidemment. Dans le vacarme de la salle j’entends un mot sur deux. Autant que je puisse juger, ce n’est pas mal ; pas très nouveau, et même carrément pompé sur Kavvadìas, mais avec une certaine virtuosité technique, vers réguliers, rimes riches. Je lui demande, Quels poètes lis-tu ? Aimes-tu Kavvadìas ? Je te demande ça parce que je suis en train de le traduire. Il fronce les sourcils : Moi, je ne suis influencé par personne. Et je sais que c’est bien, ce que j’écris. Je suis allé voir les Académiciens qui m’ont encouragé. J’ai même eu le prix Kavvadìas pour mon poème « Hommage à Kavvadìas » ; tu as lu Kavvadìas ?
Feuilletant le roman de Koumandarèas que je trimballe, il tombe sur le mot pédé. Moue de mépris. Pédé ! Il a écrit ce mot-là ! Mais ce n’est pas de la littérature ! Va voir chez les grands écrivains, les Balzac, les Victor Hugo, tu ne trouveras jamais des mots pareils !
Quant à Elỳtis, s’il a fait une grande carrière, c’est qu’il était assez riche pour se tourner les pouces toute sa vie et graisser la patte aux jurés du Nobel.
N’empêche, un serveur de restaurant poète…
Michel Volkovitch
«Elle, ma Grèce»
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Ce dialogue est intéressant parce qu’il met en parallèle le doute et la certitude. Pour reprendre une citation d’Odysseus Elytis, je dirais que c’est bigamie que de s’aimer et d’avoir sur soi toutes les certitudes du monde. Volkovitch a, me semble-t-il, publié un beau roman et encore une fois tout le mérite revient à Publie.net
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