Des grands parents et de la femme aimée

Sans titreJ’ai passé mon enfance à méditer sous le tilleul de mes grands-parents. Je jouais au football avec mon grand-père sur le gazon taillé à ras. Une fois « adulte », j’ai réalisé que l’herbe poussait, que ce magnifique jardin allait devenir une ruine. J’ai réalisé que ma grand-mère devenait aveugle. Qu’ils allaient mourir, et moi aussi.

La petite madeleine est encore là, chez eux, rangée dans la boite à gâteaux. Ma grand-mère la plonge dans sa tasse de thé, à quatre heures de l’après-midi. Je vois ses doigts fragiles exécuter le même mouvement, comme une gymnastique de l’âme.

Un chemin, en automne : à peine l’a-t-on balayé qu’il se couvre à nouveau de feuilles mortes. Les pierres souffrent de ne pas parler. L’abricotier donne moins de fruits. Les plus mûrs s’écrasent en tombant, et le raisin est meilleur chez le voisin – noir, abondant.

C’était l’éden.

Aujourd’hui, la porte s’ouvre. Hier, on m’a donné une rose à jupe plissée. Je l’ai posée contre ma poitrine après m’être allongé sous le tilleul. Je crois que les rosiers survivront à ma grand-mère.

Elle est au bout du téléphone. Me demande si ma mère est toujours aussi belle. Je lui promets de lui montrer une photo d’elle prise par Danièle. Elle rit, elle me dit : quelle adorable Danièle. Je lui parle de mon père. Elle semble dire non de la tête. Je t’aime. La conversation dure longtemps avant que la petite voix raccroche. J’aligne des pas, remue le vide de l’appartement. Toutes les photographies contre le sourire de ma grand-mère. Après cela, je n’ai pas envie de croire en Dieu, mais je me mets à genoux, regarde Jésus dans les yeux et prie pour qu’elle reste.

Retrouver le chant de l’innocence. Courir dans les forêts. Se coucher sur les feuilles. À même l’humus, sentir l’odeur terrestre. Se baigner dans la mer. Faire corps avec son vaste corps, un, d’un continent à l’autre. Je me souviens des baignades de mon enfance. Je me souviens de l’éternité. Il y a monde dans Raymonde, grand-mère. Et puis il y a une femme avant le monde.

Je suis la pomme. La pelure. La chair. Les pépins. Le trognon. J’ai été conçu pour être croqué, avec les vitamines de ma peau, selon ton goût, Danièle. Pour que tu me regardes, que je brille par ce regard, puis pour que tu me manges en me tournant, en plissant les yeux de joie. Nu, je suis un délice. Ma chair est tendre, ma peau brille comme la soie, mais la pomme est le fruit le plus brut, le seul qui ne sait pas mourir. Tu ne viendras jamais à bout de ce vrai paradis qu’est mon corps, c’est-à-dire mon enveloppe et mes entrailles.

Veux-tu que je te dise ? Tu es pareille. La réplique exacte de mon irréductible besoin d’intensité. Mais, plus légère, mais, plus douce. Tout simplement une autre variété, fondante et généreuse en bouche.

Nicolas Jaen

«Sensus – le toucher»

http://nerval.fr/spip.php?article142#

revue en ligne nerval.fr

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Les docks de Londres (fragment)

Sans titre«Où vas-tu ? ô splendide navire», demandait le poète étendu sur le rivage et qui regardait le grand voilier disparaître à l’horizon. Peut-être, rêvait le poète, cinglait-il vers quelque port du Pacifique ; mais un jour, presque à coup sûr, il avait dû entendre un appel irréversible, passer le Cap Nord et les Recuiver, entrer dans les eaux étroites du port de Londres, glisser devant les basses rives de Gravesend et de Northfleet et de Tilbury, remonter Erith Reach, Barkig Reach et Gallion’s Reach, longer les usines à gaz et les champs d’épandage jusqu’à trouver tout simplement, comme une voiture sur un parking, une place réservée dans les eaux profondes des docks où il avait cargué ses voiles et jeté l’ancre.

Si romantiques, libres et capricieux qu’ils paraissent, il n’y a guère sur l’océan de navire qui ne vienne en son temps jeter l’ancre dans le port de Londres. D’une vedette au milieu du fleuve on peut les voir remonter le courant, portant encore toutes les marques de leur voyage. Il vient des vaisseaux de ligne, hauts perchés, avec leurs galeries et leurs tendelets et leurs passagers cramponnés à leurs barges et penchés sur le bastingage pendant que les lascars grouillent et se bousculent sur les ponts inférieurs – les voici chez eux, et mille de ces grands navires viennent chaque semaine de l’année s’amarrer aux docks de Londres. Ils font route majestueusement à travers une foule de cargos vagabonds, de charbonniers, de barges chargées de houille, et d’une nuée de bateaux aux voiles rouges qui, malgré leurs airs d’amateurs, apportent des briques de Harwich ou du ciment de Colchester – car tout est commerce, ici, pas de plaisanciers sur ce fleuve. Attirés par quelque courant irrésistible, ils arrivent des tempêtes et des calmes, du silence et de la solitude des mers, jusqu’à l’ancrage qui leur est assigné. Les moteurs s’arrêtent, les voiles sont carguées, et soudain les cheminées bariolées et les grands mâts apparaissent, incongrus, devant une rangée de maisons ouvrières ou les murs noircis d’énormes entrepôts. Une curieuse transformation a lieu. Ils n’ont plus derrière eux la perspective normale de la mer et du ciel, ni l’espace nécessaire pour étirer leurs membres. Ils gisent, captifs, créatures ailées saisies par les pattes en plein essor, entravées, puis jetées sur le sol aride.

Virginia Woolf

traduction de Pierre Alien

«La scène londonienne»

collection Titre

Christian Bourgeois éditeur

image port de Londres par Derain

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Nuit dans Greenwich Village

Sans titreCe fut alors, dans une de ces marches de nuit sans sommeil, que je rencontrai cet homme. Ce fut dans une cour grotesque et cachée des ruelles de Greenwich, où dans mon ignorance je m’étais établi, ayant entendu que ce quartier était le lieu naturel des poètes et artistes. Les ruelles et maisons archaïques, les petites places et cours inattendues bien sûr m’enchantèrent, mais de poètes et d’artistes je ne trouvai que de prétentieux brailleurs dont l’originalité prétendue n’est que clinquant et dont les vies sont le déni de toute la pure beauté que sont la poésie et l’art, et ne restai que pour l’amour de ces restes vénérables. Je les imaginais comme elles avaient été dans leur jeunesse, quand Greenwich était un flegmatique village pas encore engouffré par la ville ; et dans ces heures d’avant l’aube, quand tous les fêtards avaient sombré, j’aimais marcher seul parmi leurs formes ancestrales et m’enfoncer dans les curieuses arcanes que les générations avaient ici déposées. C’est ce qui me maintenait en vie, corps et esprit, et me donnait quelques-unes de ces visions ou rêves que le poète tout au fond de moi réclamait encore.

Il était vers 2 heures du matin, une de ces nuits blêmes et brumeuses du mois d’août, quand je croisai cet homme, au détour d’une série de cours successives ; maintenant seulement accessibles en traversant les vestibules sans lumières des immeubles contigus, mais autrefois les éléments d’un tissu continu d’allées pittoresques. J’en avais entendu parler par une vague rumeur, et réalisé qu’elles ne pouvaient plus figurer sur aucune carte d’aujourd’hui ; mais le fait qu’elles étaient oubliées ne pouvait que me les faire aimer plus, et je les avais cherchées avec mon habituelle impatience redoublée. Maintenant que je les avais trouvées, mon impatience redoublait encore, tant leur disposition ne cachait qu’à peine qu’elles devaient être seulement une partie de beaucoup plus, avec de sombres et muettes semblables enfoncées obscurément parmi de hauts murs blancs et des fonds de cours déserts, ou guettant sans lumière derrière de hautes arches, pas encore livrées aux hordes de langue incompréhensible ou accaparées par de louches et peu communicatifs artistes dont la pratique n’invite pas à ce qu’on en fasse publicité à la lumière du jour.

H.P.Lovecraft

«Lui»

traduction François Bon

http://thelovecraftmonument.com/spip.php?article130#

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Sir Walter Raleigh

Sans titretoute sa vie repassera alors devant ses yeux, de ces vies comme on n’en fait plus : ce grand bain de violence qu’il prend soudain en France, en quittant le collège et de brillantes études, guerroyant au contact de Gascons brutaux et hâbleurs desquels il retient les fanfaronnades mais oublie l’humour bon enfant, le Massacre de la Saint Barthélémy dont il est témoin à vingt ans et que ses classes faites, commandant des troupes, il revient venger au pays en massacrant salement des Irlandais, toute une garnison catholique pourtant rendue à sa merci et des têtes de chefs comme s’il en pleuvait faisant les frais de son ambition ; nanti de terres dans le Devonshire (où il est né) et anobli pour sa férocité fidèle, son apparition fracassante à la cour, en satin blanc brodé de perles et d’énormes perles au cou, pommadé à ravir, plus une goutte de sang sur la main qui préfère tenir la plume et l’honneur qu’il partage avec deux ou trois autres d’être l’amant de la reine autoproclamée Vierge des îles occidentales (l’idée de génie qu’il a eue en jetant son manteau sous les pas de ladite pour éviter qu’une flaque boueuse ne souillât ses divins petons, un manteau pourpre et or et hors de prix mais que valait cent fois la mine exaspérée de cette andouille d’Essex, son principal rival, Robert Devereux pour les intimes, Robert devenant Roberto ce nom sera aussi celui d’un opéra de G. Donizetti créé à Naples en 1837) ; la fière et mâle allure qu’il avait, capitaine des gardes, dans sa cuirasse d’argent ciselé qui étincelait pendant les éclaircies pendant qu’à l’autre bout de l’Atlantique son pauvre demi-frère, qu’il finançait en comptant ses sous, s’épuisait à coloniser la Virginie (la reine apprécia) afin que la gloire d’une telle entreprise rejaillisse sur lui ….; cette vieille peau de Queen Bess, jalouse comme un vautour et folle de rage qu’il ait épousé en secret une de ses demoiselles, la bonde Bess Throckmorton, une oie blanche de seize ans alors qu’il en a trente, les jeunes mariés qui passent leur lune de miel au pain sec à la Tour de Londres, Walter contemplant mélancoliquement la Tamise derrière ses barreaux (il cherche une rime en ow), avisant la reine qu’on hisse dans la barque royale et jouant le tout pour le tout pour recouvrer sa grâce, lui hurlant fou d’amour que la voir sans la toucher lui est un supplice de Tantale, Elisabeth Première un peu surprise tout de même, elle qui n’est qu’un nez crochu au milieu de quelques rides rougeâtres selon un contemporain, et qui perdra bientôt ses dents, cependant mise de bonne humeur par ce mépris du ridicule et lui rendant la liberté….

(je n’avais pas envie d’arrêter mais mon pillage est déjà trop long, tout s’enchaîne avec brio au long du livre)

portrait par Nicholas Hilliard provenant de http://fr.wikipedia.org/wiki/Walter_Raleigh

Didier da Silva

«L’ironie du sort»

L’Arbre Vengeur

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Migraine (fragment)

Sans titrela rognure enchâssée dans l’éponge,

crâne lesté de guêpes,

nourrit sa couronne d’épines

qui soulève,

à chaque nausée,

une larme petite,

tombée des paupières de carton

et bue sans sucre,

brûlante dans la paume,

avec les gouttes au camphre

et les cachets comme un or

pour passer le pont

.

les gants éraillent,

boxent les joues

de la tempe à la tempe,

veinules évidées

au canif,

d’un seul jet,

sang sous la glace,

ivre,

saturé d’éther,

mollit dans la gaze

et glisse sur l’arête du nez,

ses ailes de bois sec

battant l’air rare,

jusqu’aux mâchoires du brochet,

dans la salle où l’attente est noire,

pantelante,

affamée….

Michèle Dujardin

«écrits de la cage»

Publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814501737

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Le cap Sõya

Sans titre 2Le cap Sõya est la pointe boréale du Japon, entre les 45° et 46° parallèles Nord, soit, à quelque chose près, la latitude de Lyon ou de Bordeaux, et cependant Hokkaidõ, en termes de courants maritimes, n’a pas de Gulf Stream en guise de bouillotte. Ce matin, malgré la température sous le zéro, la mer ne charriait pas encore de glaces dérivantes ; elles doivent descendre du nord un peu plus tard, courant janvier.

Au cap s’élève un monument à la mémoire des deux cent soixante-neuf occupants de l’avion sud-coréen abattu en 1983 par la chasse soviétique, au large, parce que l’appareil avait traversé une zone interdite de survol. J’ai vu Sõya, petit port, entre deux grains. J’ai vu des pêcheurs trier le fruit de leur sortie en mer. Et puis j’ai vu le cap, théâtral, avec sa mise en scène de monuments, ses stations-services et ses pensions peintes de couleurs vives. Presque tout était fermé. Je suis reparti par le car suivant, dans l’autre sens. Beaux coups de projecteur d’un soleil rasant.

Eric Faye

Malgré Fukushima

Journal japonais

Editions Corti

photo http://fr.japantravel.com/view/le-cap-sōya-ou-le-bout-du-japon

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Rome – rouler dans la nuit

Sans titreLe temps est une vitesse continue, stable, en expansion régulière et cependant sujette à variation. Le temps reste une direction fébrile. La mécanique ne bouleverse pas. Une vitesse continue, une expansion régulière, et cependant le temps n’a pas d’issue, le temps se mord la langue, le temps est une arme cosmique. Et c’est là que tu te rends compte que la question de la culpabilité est une question qui transcende finalement quand même. Pas du tout le pourquoi, pas du tout le comment ! Ce qui coûte deux sous n’est pas ce qui a le plus de valeur.

Dans la ville plongée dans le noir, le même phénomène se reproduit. Tu te souviens de tout ce que tu as vécu dans cette ville. Un dernier tour, à vive allure, visières baissées, moteurs vrombissants, circuit en roues libres, comme si tu venais faire tes adieux à cette ville que tu aimes, passer à nouveau dans tous les lieux que tu as fréquentés, pour leur rendre un dernier hommage, en sachant que tu t’éloignes déjà, tu sors de la ville.

Les sources de la nuit sont baignées de lumière, mais pas dans les mots de la plainte. Elles sont dans la répétition des mots de la langue. Elles sont cette répétition. Rire d’une même impulsion, d’une même pulsation. Retourner la lumière et parler de ces paysages fuyants. C’est une étoile qui nous suit. À rebrousse-poil, à rebrousse-chemin.

Les images que l’on fait avec la volonté d’archives, pour le futur, ne nous enseignent pas tant sur le passé, mais davantage sur l’incertitude de l’avenir. Cet endroit de mémoire qu’on savait sien avant de l’aborder. On voit plus nettement son âme dans des espaces qui n’en ont pas. Apprendre à voir et à entendre, tel est l’enjeu. La langue tout entière est lumière.

Les lumières des motos dans la nuit. Il ne te reste que cet ultime souvenir.

Faire échec à la nuit — sans la nier pourtant — mais en la surmontant, par un lent mouvement de sortie. Ce sont aussi des tentatives pour te rapprocher d’un secret. Le détachement ne s’apprend pas.

Pierre Ménard

«Ain’t it strange» fragment

dans

«Radio Ethiopia»

sur nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article45

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Poème avec de l’eau (fragment)

Sans titre..Les maîtres de la guerre et de la paix

Habitent au dessus des nuages dans des Himalaya, des tours bancaires,

Quelquefois ils nous voient, mais le plus souvent c’est leur haine qui regarde :

Elle a les lumières noires que l’on sait

.

Que veulent-ils ? Laisser leur nom dans l’histoire

A côté des Alexandre, des Cyrus, des Napoléon,

Hitler ne leur est pas étranger quoi qu’ils en disent :

Après tout, les hommes c’est fait pour mourir, ou à défaut pour être tués

Ils sont, à leur façon, qui est la bonne, les serviteurs d’un ordre

Le désordre c’est l’affaire des chiens – les hommes, c’est civilisé

Alors à coups de bottes, à coups de canons et de bombes,

Remettons l’ordre partout où la vie

A failli, à coups de marguerites, le détraquer dangeureusement

.

A coups de marguerites et de doigts tendres, la main dans la main, et de saveur de la lumière

Ce long silence qui s’installe sur chaque chose et chaque objet, sur la peau heureuse des lèvres,

Quand tout semble couler de source comme rivière

Dans un monde qui n’est pas stable, qui est même un peu ivre, qui va et qui vient,

et qui respire…

.

Ah monde… avec la beauté de tes mers

Tes latitudes, tes longitudes, tes continents

Tes hommes noirs, tes hommes blancs, tes hommes rouges, tes hommes jaunes, tes hommes bleus

Et la splendeur vivace de tes femmes pleines d’yeux et de seins et d’ombres délicieuses et de jambes

O monde, avec tant de neige à tes sommets et tant de fruits dans tes vallées et tes plaines

Tant de blé, tant de riz précieux, si seulement on voulait laisser faire Gaïa la généreuse

Tant d’enfants, tant d’enfants, et, pour des millions parmi eux, tant de mouches

Ah, monde si tu voulais seulement épouiller le crâne chauve de ces pouilleux, ces dépouilleurs

Et leur glisser à l’oreille, comme dictée de libellule, un peu de ta mystérieuse sagesse

Salah Stétié

dans «La paix en toutes lettres»

Actes-Sud

à ciel ouvert

photo Stéphane Barbery http://www.tropiques-japonaises.fr/tag/salah-stetie/

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Henri-André Gauthé – un été de guerre

Sans titreLa traversée de Commercy se fit au pas cadencé arme sur l’épaule (…) Montrer à la population les signes extérieurs d’une troupe organisée et disciplinée (…) Regardez, bourgeois, notre pas cadencé permet à votre volaille de cuire en son four.

Par hasard, en levant les yeux, j’aperçus une fillette jolie et mièvre un peu… A voir ses yeux émus et admiratifs, j’ai compris que sans doute nous étions beaux… et grands (…) Nous sommes une bête formidable qui pourrait broyer cette enfant, sans la voir, sans entendre ses cris et sa plainte. Son admiration est une vague d’effroi et de piété. Nous sommes un énorme troupeau de formidables douleurs… Nous sommes un rempart des joies de l’amour, du bonheur (… )elle l’a senti… son regard me réchauffe, son admiration m’a fait tendre le jarret, son sourire m’a donné du coeur…

(….)

Mes nerfs crient et se froissent à certaines imaginations et dans mon chaos, je ne trouve de causes et de raison à mes souffrances que le besoin de jouir et de paraître chez mille qui ne sont pas à la peine (…) je ne suis pas assez austère pour agréer l’attente de ces maîtres, et j’ai l’estomac trop vide. Je suis trop sale et j’ai trop de poux. Je ne peux croire que c’est la fumier qui fait la rose – et notre pourriture acceptée par le camp et la tranchée, que notre révolte, que notre douleur feront de la justice ou du bonheur. Et quel égoïsme de dire à son frère : tu mourras pour que je sois heureux ! N’est-ce pas là toute la guerre et ce calcul n’est-il pas le squelette effarant qu’on cache sous les oripeaux d’honneur, de devoir militaire, de sacrifice ?

Chaque putain de guerre représente les mille douleurs de celui qui la porte, mille morts de ceux que le combat a fauchés, et les mille jouissances des ventres et des bas-ventres de l’arrière. Voilà ce qu’elle crie cette putain de guerre : Celui qui me porte est un naïf qui croit que les mots cachent les idées, que les idées feront du bonheur, et qui n’a pas vu quelles bacchanales son dévouement permettait derrière le mur formidable des discours, des proclamations, des compliments et de la censure..

Henri-André Gauthé

extrait de son journal de guerre

dans

Paroles de poilus

Librio

photo trouvée sur http://laflaneuse.org/page/2/

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Habiter le mouvement

Sans titreDéjà enfant, je faisais vivre dans mes jeux de construction le fantasme du wagon-maison, espace de train habitable, c’est-à-dire fantasme d’un hors du monde clos sur lui-même et en perpétuel mouvement, mais mouvement insensible, pareil à une gravitation – immobile dans la mobilité, une capsule étanche sur les parois de laquelle le monde entier viendrait s’afficher en projections successivement fixes, à la manière de ces jumelles qui n’ouvraient sur rien d’autre que sur les photographies d’un diaporama : pyramides d’Égypte, chutes du Niagara, tour Eiffel, etc. J’éprouve encore cette joie particulière à l’idée d’habiter le mouvement, la transition même, un perpétuel entre-deux de paysages en ayant avec moi toute ma vie contenue, concentrée entre les vitres d’un wagon. Comme si déjà se jouait dans la conscience enfantine la compréhension immédiate des potentiels de cette pure trajectoire tendue vers son point d’arrivée, toujours en partance, et qu’elle en nourrissait ses rêves de vitesse – même procédé qui fait que par la vitre d’une voiture on s’imagine un personnage, un objet ou un autre véhicule accompagner en parallèle de la route sa propre avancée, en bondissant d’arbre en arbre ; en train, la forme se dissout dans la seule vitesse, ligne qui fuse, lorsqu’on tente de lui faire suivre la perforation qu’opère le TGV dans la chair même du monde, ou bien elle s’immobilise aussitôt dans la mémoire, en résistance à la dissolution des contours : une ville à plat ventre dont la dorsale bétonnée émerge de derrière les bosquets, au loin, dans une perspective douteuse qui fait surgir les immeubles et les tours d’acier, immédiatement après le fouillis verdoyant des branches, chaque feuille dépassant en taille le moindre édifice devenu miniature – une ville de poupées sous un grand rideau d’arbres – ; d’épaisses forêts suspendues aux anfractuosités d’un roc en pleine course, falaise dont les plaies minérales se couvrent de verdure comme d’un baume, tout un horizon barré d’épaules qui émergent du sol comme au réveil d’une famille de géants, et, à l’articulation du bras avec le torse froid de la colline, la silhouette élancée d’un poteau où arrivent puis repartent des câbles noirs sur le ciel clair ; un bras métallique entre la voie que tracent les rails et la route, masse allongée tout en angles et en arêtes, au milieu des terrains sans perspective : depuis son carré presque parfait, enclos de barrières dans l’herbe rase, la pompe à pétrole répète le même geste saccadé, inlassable, de travailleur impassible et sans sommeil – curieuse apparition d’une silhouette qui, de tout son être, exprime les espaces outre-Atlantique, leur absence totale de limites, et déplace subitement un monde – lumières, fracas et fureur agonisant au loin – en pays étranger. Lorsque parti du Jura on ouvre les yeux étonnés, comme à l’instant du réveil, sur la Champagne, rien ne vient rappeler, dans le calme endormi des grands espaces, cette géographie bousculée saisie en un moment précis de son bouleversement, et que l’on vient de quitter. La nature fatiguée, elle aussi, de ses changements d’aspect, se laisse aller à l’uniformité reposante d’une contrée où la pensée libre s’épand sans rencontrer d’obstacles.

Simon Stawski

Le train & L’envers du cadastre

dans la revue nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article117

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