Louis Bellavoine

29 6 pour BrigetounA Monseigneur

le Commissaire Général de Police

Monsieur,

Supplie humblement Louis Bellavoine âgé de vingt-sept ans et demi et vous remontre qu’ayant été averti que la dame sa mère a sollicité ses parents pour s’assembler et surprendre votre décision pour obtenir une lettre de cachet pour le faire renfermer, ce qui provient d’une vengeance et des intérêts particuliers de sa mère attendu qu’elle est dépendante de lui pour les revenus que la mère a ordonné qu’elle lui ferait étant réduite dans une extrême misère ayant joué et dissipé son bien ce qui est probable par l’ordonnance et l’amende qu’il vous a plu Monsieur faire affliger contre elle en l’année 1726 ce qui oblige le suppliant d’avoir recours à votre justice, Monsieur, pour prévenir le piège qu’elle et ses parents veulent lui tendre pour l’empêcher d’épouser la dame Sébolin quoiqu’il ait eu leur consentement par une instance de M. le lieutenant civil dont la copie est ci-jointe.

A ces causes le suppliant espère tout de votre Equité, Monsieur, et ferez justice.

Arsenal – Archives de la Bastille 10999, fol. 234 (1728)

La veuve Bellavoine et toute la famille demande

que Louis Bellavoine soit renfermé au château de Guise où sa famille paiera la pension et la conduite suivant les instructions de Son Excellence ;

que depuis que Louis Bellavoine est émancipé il a eu une conduite scandaleuse par ses actes déréglés et par la dissipation de ses biens ;

qu’il use de toutes sortes d’artifices pour faire des emprunts ;

qu’il y a environ huit ans qu’il fait ses efforts pour se marier avec une fille publique ;

qu’alors sa famille le fit interdire ;

que pour chagriner sa famille il s’engagea dans la garde française ;

que sa mauvaise conduite obligea (illisible) son capitaine de le faire renfermer à Bicêtre pendant six mois ;

que le croyant corrigé par une détention de six mois ils l’ont dégagé ;

qu’il a aussi recommencé ses débauches a pris pour concubine une jeune veuve dont il a eu un enfant et qui est encore grosse ;

qu’il est enrôlé de nouveau avec M. de Levy capitaine aux gardes et il y a quatorze mois ;

que M. de Contade l’a fait mettre en prison il y a quelques mois ;

qu’enfin ils ont obtenu son congé, et un ordre de M. de Contade pour le leur remettre.

Le placet est signé de sa mère, de deux oncles paternels.

Ce jeune homme était connu longtemps pour un tapageur, un escroc, et un débauché je pense que l’ordre est juste.

Arsenal – Archives de la Bastille 10999, fol. 239 (1728)

dans

Arlette Farge – Michel Foucault

«Le désordre des familles»

folio histoire

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revient l’enfant toulonnais

Sans titreJe rouvre les yeux. La mer tricote des montagnes avec les vagues. La mer fait mes yeux grands ouverts, roule, plie, déplie mon cœur, m’apprend la peur et à la défier, me prend la guerre en moi. Je suis assis sur le teck, au creux du cockpit. Trop petit pour être atteint par la bôme qui va et vient à chaque changement de bord, je dois feutrer mes pas, les vagues brisent mon élan sur le pont, me virent dans les cordages, mais j’avance, sûrement, jusqu’à la proue. On y sent une odeur indéfinissable, assez similaire, au fond, à celle du gazon de chez mes grands-parents, coupée de poivre et de persil. Le maquis de l’île comme récompense à la traversée, promesse de baignades, d’apnées dans les eaux chaudes, infinies. L’île, me chuchote la voix. Et je dis il.

Une larme, ça a le goût de quoi ? En tout cas ça ne pèse rien. Ça ne sent rien surtout, à part face à la mer, une fois tiré des baignades qu’on voudrait éternelles, les larmes coupant les joues brûlées par le soleil et par la marque d’une grosse main, encore plus rouge, la marque. Oui, ça a le goût du sel, d’une tasse d’eau de mer, de ce sel dont j’abuse en le faisant couler sur la viande, sur les haricots, de ce sel qui masque le goût des légumes, qu’on trouve en abondance dans les frites, les sauces, et qui bouche les artères et « empêche de grandir ». Je pleure. Je goûte le sel de mes larmes en passant ma langue sur mes lèvres. Quelqu’un me frappe et me force à manger ce poisson à l’odeur infecte. Je mange le poisson froid, seul, à table, je dois manger en m’étouffant avec les arêtes. J’ai fini toutes mes patates, tous mes haricots. Je mange, ravalant le vomi qui commence à poindre, le fais redescendre au fond de ma gorge, mange, patiemment, mange mon dégoût. On entend des voix mêlées. Vient ma mère. Discrètement, sans faire de bruit, elle fait glisser le poisson dans la poubelle et le dissimule, tout au fond. Elle me sert un verre d’eau. Je bois, d’un trait, puis je cours à l’intérieur du bateau me réfugier dans la cabine.

Les jambes ramenées en tailleur, assis sur le sable, tout au fond de l’eau, je ferme les yeux et compte les secondes. Un, deux, trois, quatre, cinq… Cinquante… Une minute, et je remonte, et j’ai froid, chaud à la fois… J’aspire une grande bouffées d’air. Me maintiens. La surface étale. Le rouge mourant du coucher de soleil. Sur cette image, les vacances s’arrêtent. Tout s’arrête.

Non, les larmes reviennent. Larmier. C’est un mot que j’apprendrai, aussi. Le coin de l’œil le plus rapproché du nez d’où les larmes coulent.

Une craie s’est brisée en écrivant le mot père sur le tableau noir. Puis une ligne fut tirée comme un arrêt du cœur. Tout remonta aux tempes en un bourdonnement. La guêpe entra dans ma tête. Me ferma les yeux.

Nicolas Jaëns

«Sensus»

http://nerval.fr/spip.php?article142

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Cependant

Sans titreCependant. Quel mot délicieux ! C’est cela : dire cependant, et s’arrêter là. N’y-a-t-il pas quelque chose de délicatement amoureux, de galant même, de légèrement lascif dans ce «cependant», comme s’il s’agissait d’opposer une objection à je ne sais quoi, en tout cas une douce, polie, chaste, sobre, faible, illusoire et faussement courroucée défense ? Cependant, encore, est illusion ; il est attente, délai, atermoiement, semblant de moment de réflexion, mensonge et rougeur, trêve et aveu de faiblesse, voici, à mon destin ici je me rends. Quel vilain hendécasyllabe. Voyez-vous, ce qui ne va pas, c’est la rime intérieure, qui en elle-même est un délicieux device, un wit, mais voici avec ici c’est pire qu’amour avec toujours, la plus vieille et la plus difficile rime du monde, tout autant que la plus bancale et bancroche. Heri dicebamus : cependant. Je ne croirai pas manquer aux lois de ce texte, lois irrégulières, anticonstitutionnelles, écrites et oubliées, si je me hasarde à renverser l’une des nombreuses absurdités qu’il contient pour en produire une nouvelle. J’aime les hypothèses. Et vous n’aimez pas les hypothèses ? Allons donc. Les hypothèses contradictoires, les hypothèses injustifiées, les hypothèses absurdes, les hypothèses absurdes, les hypothèses aléatoires. Les hypothèses sont choses instables, tellement languissantes et absolument désarmées, voyez leurs petites mains d’enfant dodues, ouvertes comme pour marquer par avance la soumission aux pires sévices. Oh, comme elle est nazuxurieuse, la logique, Frau Logik ; mettez-lui, mettez-lui pour voir une hypothèse entre les mains, elle aura vite fait de la torturer à mort, Virgo von Nürnberg. Cependant, donc. Parole d’honneur, moi qui suis un chevalier, j’aime à imaginer un livre, un gros livre, un Migne, entièrement composé de «cependant», «bien que», «quoique», «quelle que soit la chose que», «toutefois», «en vérité», «croyez-vous vraiment ?», «qui sait», «quoi qu’il en soit», «de quelque façon que ce soit», «ce nonobstant», «dans ce cas», «et si nous supposions ?». Une manière de dire, en somme : tout ce qui jusqu’à maintenant était vrai doit être supposé faux ; mais cette supposition doit se présenter avec grâce, languissamment, amicalement, respectueusement, comme si nous savions déjà que ce qui maintenant surgit comme «vrai» en réalité – quel mot grossier ; en bref, c’est en bref qu’il fallait dire – sera promu – car ici on ne donne que des promotions, on n’a jamais la grossièreté de faire rétrograder – au grade d’opinable, d’improbable, de fictif, qui est, on le sait le grade le plus élevé….

Giorgio Manganelli

«Discours de l’ombre et du blason»

traduit de l’italien par Danièle Van de Velde

Seuil

image http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3876

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Fin de vendange

Sans titreLe pantin brûlé, sur les tables, des plateaux sur des tréteaux, sans nappes ni couverts, encombrés de vaisselle dépareillée et de verres poisseux, il ne reste qu’un panier de raisin muscat et du vin blanc en carafe, chaud et râpeux.

Dans un coin, un tas de cendres, ni braises ni fumée, juste une odeur acide, souvenir d’un feu de joie, aiguilles de pin et sarments de vigne, qui a saisi la brasucade, la grillade de moules. Une montagne de coquilles noires béantes témoigne du festin. Cernées de mouches, les poubelles débordent.

Des groupes se sont formés, les vieux, assis en cercle de chaises, les jeunes, dans les coins et sur les balles de paille, se frottent.

La fête finit.

Le hurlement réveille tout ce monde.

« On a crié ! On a crié !

Qui c’est ? Qui a crié ?

Au secours !

Ne rigolez pas, tas d’ânes, on dirait que c’est Mourad !

Au secours !

Et où il est Mourad ?

De permanence à la cave. »

Le Marocain, le seul qui n’avait pas picolé, islam oblige, retiré au fin fond de sa cave, hurle comme cochon qu’on égorge.

Ils finissent par se décider à aller voir, en groupe moutonnier.

La fraîcheur du caveau les surprend, ils frissonnent, se hèlent, s’arrêtent, s’attendent. Ils y vont à reculons, dans l’ombre, tâtonnant et trébuchant sur le dallage inégal de l’allée centrale encombrée de barriques et de machines, ils mettent un certain temps à s’accommoder.

Ils parlent bas, le lieu incite au recueillement : la chapelle du domaine, recyclée en chai, un espace en croix, aux airs d’église désacralisée où les foudres, les grands tonneaux de bois, ont dû laisser la place aux grandes cuves de béton armé adossées aux murailles et surmontées d’un entrelacs de passerelles métalliques.

Au croisement des nefs, ils prennent à droite vers le pressoir.

Plus un bruit, Mourad vient de stopper le foulo-pompe et ils découvrent le musulman désespéré, les bras ballants, en larmes devant un corps de femme, la tête et le torse plongés jusqu’à la taille dans le moût brun.

Michel Torres

«La saga de Mô – 1 La Meneuse»

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710054

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Dans le tunnel

boson de Higgs.. Ne pas marcher, don’t walk. Lumière qui scintille sur le papier alu, au sol, peinture écaillée jaune pâle, griffures métalliques qui reflètent la lumière au sol aussi, des numéros, des lignes blanches, des griffures encore, des lignes blanches, des griffures encore, des boitiers qui recouvrent des faisceaux, des lettres imprimés, des numéros écrits à la main. Toujours ce tunnel interminable, distance, points de distance, points de longueur, des tags sur les murs comme sur les murs de nos cités, des traces de pas, des traces de visites, des noms. Sur ce tuyau, pour toi, je t’aime.

 

Carlo Brandt

Cette physique des particules nous aide à comprendre ce que nous voyons de l’univers qui n’en présente que 5%. Qu’allons-nous faire de cette physique alors que nous savons que la physique développée ici ne va pas servir à la compréhension des 95% restants qui sont d’une autre nature ?

 

Sandrine Laplace

Nous sommes dans une situation de quasi impasse. Nous avons une très bonne compréhension des types de matière explorés jusqu’à présent, mais qui ne représentent que 5% de l’univers. Nous n’avons aucun indice sur ce qui constitue le reste mais nous savons qu’il existe, nous avons des preuves. Par exemple, nous ne savons pas ce qu’est l’énergie noire, mais nous savons qu’elle est responsable du fait que l’univers continue de s’étendre de plus en plus vite. En principe, si l’univers logique était soumis à la seule loi de la gravitation et des autres forces connues, les objets continueraient de s’attirer les uns vers les autres et l’univers finirait par s’effondrer. Mais l’inverse se produit. L’univers s’étend de plus en plus vite, c’est un mystère. Nous avons mesuré très précisément que cela se passe ainsi mais nous n’avons aucun moyen de l’expliquer. Nous pourrions rester à jamais dans cette situation, c’est une possibilité. Dans plusieurs siècles, nous trouverons peut-être une voie, mais il est possible que cela reste à jamais hors d’atteinte.

 

Carlo Brandt

Ces 90% d’énergie sombre ont à voir avec l’antigravitation qui déchire l’univers et ne le fait pas tenir, contrairement à la matière noire et à la physique des particules développée ici.

 

Sandrine Laplace

Tout à fait. La façon dont les gens s’imaginent aujourd’hui cette énergie noire la cache sous ce qu’on appelle «la constante cosmologique», c’est-à-dire un certain état du vide qui agit comme s’il avait une pression négative, ce qui fait que l’univers se dilate de plus en plus vite. Le champ de Higgs est le seul champ que nous venons de découvrir expérimentalement, qui est non nul dans le vide, qui occupe le vide….

 

«Dans l’accélérateur de particules»

émission du 22 janvier 2014

sur France Culture papiers n°10 – été 2014

Carlo Brandt : est comédien et acteur. Il a très tôt été initié à la physique quantique par son frère Daniel, l’un des concepteurs de l’accélérateur de particule du CERN (et nb. est partie prenante et importante de grands souvenirs théâtraux pour Brigetoun)

Sandrine Laplace : est physicienne. Elle est l’un des découvreurs du boson de Higgs.

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Inlands

Sans titreon ne saurait jamais


l’arabesque des eaux


pas plus celle des rêves

 

de quels courants venues


ni même de quels lieux


bien trop lointains dans l’être

 

pour n’être que cela


la danse dans l’air clair


de cela sous les yeux

 

l’impassible demeure


du simple et nous de n’être


que notre impermanence.

 

nos voix roulent éparses


de falaise en ravine


leurs jetées sont instables


fragments de pierres pauvres.

*

Jean Pierre Finck (poèmes)

Louise Image (photos)

«Inlands»

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710078

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Artistes chinois

Sans titreL’esthétique chinoise qui, dans le domaine des théories littéraires, calligraphiques, picturales et musicales, a accumulé une littérature remarquablement vaste et riche, à la fois philosophique, critique et technique, s’est élaborée sans faire aucune référence au concept de «beauté» (mei ; le terme meixue «étude du beau» est un vocable moderne spécialement fabriqué pour traduire la notion occidentale d’esthétique) ou lorsque ce concept intervient, c’est souvent dans un sens péjoratif, car la recherche du «beau» est, pour un artiste, une tentation vulgaire, un piège, une malhonnête tentative de séduction. Les critères esthétiques sont fonctionnels : l’oeuvre opère-t-elle de façon efficace, nourrit-elle l’énergie vitale de l’artiste, réussit-elle à capter le souffle qui informe les monts et les fleuves, instaure-t-elle une harmonie entre les métamorphoses des formes et les métamorphoses du monde ?

Mais même comme il exécute son oeuvre, c’est toujours et avant tout sur lui-même que l’artiste travaille. Une fois que l’on a saisi cela, on comprend le sens et la raison d’être de ces innombrables propos et préceptes qui, à toutes les époques, associent inlassablement la qualité artistique de la peinture à la qualité morale du peintre. On pourrait multiplier les exemples (j’en ai donné toute une série d’échantillons dans mon commentaire du chapitre XV, «Loin de la poussière», du traité de Shitao Les propos du moine Citrouille-Amère (nb en traduction par Pierre Ryckmans, dernière édition Plon 2007)) : «Si la qualité morale de l’homme est élevée, le rythme et le souffle de sa peinture seront nécessairement élevés eux-aussi» ; «les qualités et les défauts de la peinture sont fonction de l’élévation ou de la médiocrité morales de l’homme» ; «celui dont la valeur morale est inférieure ne saurait peindre» ; «ceux qui apprennent la peinture placent avant toute chose la formation de leur personnalité morale ; dans la peinture de ceux qui ont réussi à se constituer cette personnalité morale, passe un large et éclatant souffle de rectitude, transcendant tous les problèmes formels. Mais si le peintre est dépourvu de cette qualité, ses peintures, si séduisante que soit leur apparence, présenteront une sorte de souffle malsain qui se manifestera dans le moindre coup de pinceau. L’oeuvre reflète l’homme ; c’est vrai en littérature, c’est tout aussi vrai avec la peinture.»

Simon Leys

«Le studio de l’inutilité»

Champs/essais

portrait de cheval attribué à Han Gan (via Wikipedia)

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Retour à Bauduen (fragment)

11 6 BauduenMe voilà maintenant presque au bout de ce chemin traversé par de fortes rafales. Nous avançons les corps tendus et inclinés pour contrer la poussée du vent glacial qui s’obstine à nous freiner. Loule a relevé le col de son manteau et s’est arrêté à hauteur d’un oratoire de pierre et de vieux ciment, orné de roses et de jonquilles séchées qui cernent le socle bleuté d’une minuscule statue de la Vierge. Des offrandes enfantines ont été déposées sur de petits bouquets de thym et de romarin : une étoile en plastique doré, un bateau aux voiles déchirées, un poupon rose amputé de ses jambes. Loule se signe et je l’imite, moi qui n’ai plus prié depuis une éternité. Dernière halte avant le plateau où trône la chapelle. Élégante et massive, sûre de sa force. Façonnée par la foi montée la visiter depuis des siècles, mais pourtant comme indifférente aux tumultes qu’elle a traversés. Imperméable aux malheurs et aux plaintes déversés en son ventre par des générations de familles paysannes décimées par les famines, fauchées par les guerres. Notre Dame de la Garde n’a rien conservé des insurrections et des révolutions. Juché sur sa colline, le phare a tenu bon. Aujourd’hui, je ne lui en demande pas plus.

Six pas plus tard, à droite du sanctuaire, une large et fine tache bleue émerge à travers l’étendue de branchages nourris qui masquent encore la vue vers le village. Une étrange trouée azur se détache de la palette vert et brun du paysage. Loule me regarde avancer vers le rebord du promontoire. Il est en pleurs mon vieil ami. Secoué de sanglots, les mains crispées contre ses joues, comme en proie à un deuil soudain, irrémédiable. Je devine peu à peu Bauduen, là-bas. Transi de froid et d’émotion, je reconnais les hauteurs de Véris coincées entre le Petit Margès et la falaise qui surplombe le clocher de l’église. Dans les secondes suivantes, me voilà happé vers la gauche par une immense plaine d’eau que ratisse en surface le souffle puissant du mistral. Un lac gigantesque s’étend jusqu’aux montagnes. Le Verdon a disparu ! Il a débordé par dessus les petites routes, submergé les champs et les campagnes. Il s’est installé partout jusqu’aux pieds de mon village. Le Verdon a rayé de la carte les cultures. Enfouies sous l’eau, les Iscles. Engloutis, les petits chênes truffiers de ma grand-mère, posés au beau milieu d’un terrain pentu. Évanoui, le village voisin des Salles. Ensevelie, la vallée jadis si féconde. Cernée par l’impitoyable immensité des flots, la pointe de Garruby. Le lac a pris toute la place jusqu’à noyer les ponts et les maisons, les arbres et les ravins, les pigeonniers et les cabanons. Son immensité s’impose sans discussion. Là où jadis les champs et les chênaies se mariaient et se mêlaient dans une ondulation paisible, je découvre un univers étal, liquide et implacablement figé. Sans autre mouvement que celui de quelques minuscules voiliers, dérisoires embarcations perdues dans cet espace qui évoque la mort, la fin de notre histoire.

Eric Schulthess

«Retour à Bauduen»

http://nerval.fr/spip.php?article129

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image Wikipedia

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Pyramides de Teotihuacan

10 6 téotihuacanOn m’avertit des risques mystico-énergético-existenciels qu’on court lorsqu’on gravit la première et la seconde pyramide. On m’a dit qu’il fallait d’abord entreprendre l’ascension de celle-ci avant de monter sur l’autre, que l’ordre ne devait pas être bousculé, sans quoi… Je crois – j’ai toujours cru – que les pyramides sont faites pour qu’on les gravisse. Telle est leur véritable et peut-être leur seule utilité malgré toutes les hypothèses délirantes formulées à leur sujet. Elles sont là pour qu’on grimpe au sommet et qu’on regarde le monde d’en haut, non pas comme si nous étions les maîtres de l’univers, mais en sachant qu’ainsi perchés, il sera plus facile de nous faire voir de ceux qui se trouvent encore plus haut et nous gouvernent.

Je gravis d’abord la première, puis la seconde pyramide, animé de cette pulsion ascensionnelle qu’a l’être humain qui exprime ainsi sa rébellion contre la loi de la gravité et autres réalités de la physique. J’obéis à une impulsion réflexe qui n’est guère profitable aux asthmatiques de naissance mais je dois dire, Maria-Marie, que je suis fier et émerveillé de me rappeler que je suis monté, comme porté par un vent secret qui m’emplissait les poumons d’un air au parfum entêtant. Rien n’est plus engageant (surtout pour les poumons expirants et expirés d’un asthmatique) que de se sentir soudain à l’aise, sain, neuf, libre. Ce mirage, dont la principale qualité est d’être solide, exige en contrepartie qu’on soit pleinement conscient que c’est le reste du monde qui devient subitement asthmatique. Une fois guéri, on devra s’improviser chroniqueur de cette maladie qu’on connaît si bien et qui a déserté notre intérieur pour infester l’extérieur de toutes les choses.

Je suis monté en haut des pyramides de Teotihuacan – «là où les hommes se changent en dieux» – et, au sommet, j’ai vu un touriste allemand livide que je prénommerai Hans rendre toute la nourriture piquante contenue dans son ventre. A nouveau. Une fois encore, il vomissait des tacos, des carnitas, des tamales, des piments, autant de mets réservés aux divinités qui peuplent l’air de cette cité vide qui fut un jour pleine et dont on ignore comment et pourquoi ses habitants l’abandonnèrent six cent cinquante ans avant Jesus-Christ, peut-être poussés par l’irrésistible besoin nomade d’aller ailleurs, sur des terres meilleures ou pires, pour se rappeler ce qu’ils avaient quitté comme relevant d’une autre vie…

Rodrigo Fresan

«Mantra»

traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon

Editions du seuil – Points

image via Google-maps

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le chat d’Essaouira

Capture d’écran 2014-06-03 à 11.37.57Nous sommes quelques-uns à discuter là la nuit tombée. Je viens pour Rheda. Il a plus de soixante-dix ans, la barbe parfaitement taillée, le regard fixe, l’esprit agile. Un très bon conteur qui a connu Mohammed Choukri (immédiatement, cette image, l’analphabète de vingt ans dormant dans la rue, tête appuyée sur une pile de livres qu’il a tenté de déchiffrer dans la journée, avant de devenir l’écrivain magnifique, auteur d’ouvrages qui berceront la fin de mon adolescence, créeront les fantasmes qui m’ont conduit au Maroc) et qui me parle de Tanger, de Marrakech, des années 70 dans son pays, et chaque soir je reviens l’écouter, prenant progressivement conscience de ce qu’est l’acte de parole. Quelques minutes après le retour d’Abdu Latif, ce chat, ronronnant près du feu chauffant l’eau du thé, saute subitement au milieu de la rue, se tourne vers moi, je crois, me lance un regard, oui, un regard que je qualifierais de lourd de sens. Je quitte mon ami (qui aujourd’hui m’en rappelle un autre, Alexandre, de Kpalimé, en face du mont Agou, plus haut mont du Togo, avec lequel je passe une journée à me promener main dans la main) et suis le chat, jusqu’aux remparts de la ville (j’y viens le soir, comme de nombreux touristes, observer le coucher du soleil, nulle part aussi beau qu’ici, y lisant des histoires oubliées). Assis sur les parapets ou déambulant, des ombres, parfois un couple profitant du noir pour se retrouver, bercé par le murmure du ressac. Au large les lumières des bateaux, de la simple barque au chalutier, les pêcheurs de thon prennent le large avec la nuit. Nous atteignons le port, désert à cette heure. Filets abandonnés, barques immobiles, on en devine à peine le bleu qui les recouvre, ce bleu qui partout enveloppe Essaouira. Demain matin, comme chaque matin, à demi sonné par les murs blancs de la médina complices d’une lumière trop vive, j’irai me promener sur le port, respirer l’agitation vive, les pêcheurs déchargeant les cagettes de poissons, emplissant les cales de sacs de sel, lavant au jet le pont des bateaux, les meutes de mouettes qui tournent autour des restes, et les voix discutant dans une langue à laquelle je ne comprends rien mais que je ne me lasse pas d’écouter. Je suis le chat vers le ponton. J’essaie de l’appeler un instant, je crois, parce qu’il va trop vite, puis il disparaît, comme ça, il doit se glisser dans une ouverture, je ne sais pas. Alors je me sens idiot, de nouveau victime de mon goût du mystère et de l’irrationnel.

Matthieu Hervé

«Monkey’s Requiem»

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http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710047

photo Guala Enrico via google-maps

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