Georges dans la circulation

Sans titreEt voici qu’il arrive à Georges quelque chose de nouveau. Son visage redevient tendu ; les muscles de sa mâchoire saillent légèrement ; sa bouche se serre et grimace, les lèvres dessinent une ligne farouche ; les sourires se froncent. Et pourtant, le reste du corps conserve une attitude de détente parfaite. De plus en plus il semble se dissocier, devenir une entité distincte : l’image du chauffeur impassible, anonyme, sans guère de volonté ni d’individualité propres, l’incarnation même de la coordination musculaire, de l’absence d’anxiété, du silence poli, en train de conduire son maître à son travail.

Les mâchoires de Georges s’activent, ses dents grincent, tandis qu’il rumine et rumine sa haine.

Mais Georges hait-il véritablement tous ces gens ? Ne sont-ils pas eux-mêmes qu’une excuse à sa haine ? Alors, en quoi consiste vraiment la haine de Georges ? Elle est un stimulant – rien de plus ; bien que déplorable pour sa santé, sans aucun doute. Fureur, ressentiment, bile : voilà en quoi consiste la vitalité du deuxième âge. Si nous disons que Georges est complètement fou à cet instant précis, alors il en doit aller de même pour une demi-douzaine au moins d’occupants des nombreuses voitures qui l’entourent et qui toutes ralentissent, maintenant que la circulation s’épaissit en descendant la colline, en passant sous le pont, en remontant plus loin… Seigneur ! Déjà dans le centre ! Georges remonte hébété à la surface ; il s’aperçoit avec un choc que le personnage du chauffeur vient de battre un record : jamais auparavant il n’a réussi à le conduire aussi loin à lui tout seul. Ce qui soulève une inquiétante question : le chauffeur est-il en train de prendre une personnalité de plus en plus autonome ? S’apprête-t-il à occuper des territoires beaucoup plus vastes, dans la vie de Georges ?

Pas le temps de s’occuper de ça pour le moment. Dans dix minutes on sera arrivé au campus ; dans dix minutes, Georges deviendra Georges : le Georges qu’ils ont nommé et sont disposés à reconnaître. Aussi, maintenant, s’applique-t-il consciemment à penser ce qu’ils pensent, à s’introduire dans leur humeur. Avec une adresse de vieux cabotin, il se fait rapidement le maquillage psychologique de ce rôle qu’il doit jouer.

Christopher Isherwood

Un homme au singulier

traduction Léo Dilé

Les Cahiers Rouges – Grasset

photo Henry E. Huntington Library, San Marino, Californie

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Ricordi (fragments)

DSC03708323. Mi ricordo

quand ont été institués dans l’usine Fiat des tribunaux où siégeaient des dirigeants et des contremaîtres.

324. Mi ricordo

qu’au moment où cet acteur commença à imaginer qu’il portait en lui tout le Néoréalisme, on venait juste de passer aux comédies.

325. Mi ricordo

que sa famille idéale tient dans une photographie en noir et blanc : un père penché qui fume et une mère qui (se) défile.

326. Mi ricordo

qu’elle ne jetait pas de sorts, ne mangeait ni cafards ni rats ni épluchures pourries et encore moins de toiles d’araignées.

327. Mi ricordo

que chacun de ses gestes était comme un salut au dehors (fermer un livre, la main, les yeux, les rideaux, les parenthèses).

328. Mi ricordo

qu’il la croisait partout : elle tenait un poste à souder, une trousse de secours bourrée à craquer, un balai hirsute).

329. Mi ricordo

de ceux qui ont attendu l’aube sans avoir jamais cherché à savoir ce que l’autre avait fait ou pas pendant la guerre civile.

330. Mi ricordo

que se côtoyaient dans les bordels le gratin de la politique locale, la presse turinoise et l’élite de l’édition italienne.

331. Mi ricordo

que les structures, celles qui avaient rendu le fascisme possible, sont restées en place après la mort de Mussolini.

332. Mi ricordo

de ceux qui sont partis travailler dans les mines, en Lorraine ou au Luxembourg.

Christophe Grossi

Ricordi

L’atelier contemporain

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Wounded Knee

Sans titreLes militaires réquisitionnèrent des civils. De grosses charrettes de fermiers pénétrèrent dans le campement détruit. Ce fut une moisson sinistre. On voit rarement de telles charrettes remplies de morts. Des mains roidies passaient entre les barreaux. La chair avait gelé.

Il fallut une fosse. La pioche heurta la terre, le mince permafrost de l’hiver. Enfin, la terre devint plus tendre, plus chaude. Une fois que les pelles eurent fini de gratter, trois hommes sautèrent dans le trou. Cela pris du temps, on se passait les morts un par un, on les dépouillait de tout ce qui pouvait se vendre. On les tenait par les bras et par les jambes : un, deux, trois ! Et hop ! on les jetait dans le vide. On avait des vertiges à cause de la fatigue et de la puanteur qui montait. Les cadavres s’empilaient, on travaillait, le foulard sur la bouche. On sifflotait en se passant une chique pendant la pause. Et puis ça recommençait, les bras et les pieds, le corps qu’on balance. Un homme endormi. Un autre endormi, un autre, ils dorment tous ! Et ils roulent la tête sur le côté et leurs bras se coincent sous le ventre dans une pose étrange. Et toujours les visages, ces yeux morts, l’oeil de cheval. Cent. Ça fait cent cadavres. Cent un, cent deux, cent trois. On empila quatre-vingt-quatre hommes, quarante-quatre femmes et dix-huit enfants. D’abord une rangée qu’on recouvrit de vieilles couvertures, puis une autre rangée dans l’autre sens ; et ainsi de suite. C’était le 2 janvier 1891.

Eric Vuillard

Tristesse de la terre

une histoire de Buffalo Bill Cody

Actes-Sud

un endroit où aller

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Basso oscuro (una corda)

Sans titreDix ans passent et je reviens à Milan, un autre colloque mais je n’ai pas pensé à Patrizia, pas encore, ce n’est pas la même fondation, pas les mêmes contacts, je suis aussi un peu un autre moi-même, j’ai des enfants vieillis, une autre femme, une autre vie, tout est différent. Le premier soir, après dîner, je rentre lentement à pied vers l’hôtel, je me rappelle un peu un autre retour, car c’est la même saison et juste le même temps, Milan miraculeusement sans brouillard, je m’arrête devant un kiosque encore ouvert devant la cathédrale qui tremble, tout éclairée, dans le froid transparent de l’hiver. Je me bagarre entre français et espagnol pour comprendre l’italien, comprendre encore, encore fouiller tous ces mondes qui ne seront jamais les miens, là, à onze heures du soir, seul devant ce kiosque, crise économique, une bonne nouvelle Berlusconi en prison (enfin déberlusconés s’était était écrié un participant italient dans la journée, célébrant la chute du Cavaliere), et puis un malheur, en dernière page, et celui-là me gifle. Dix ans. Patrizia. Un court article sous le titre : « Suicide de Patrizia Pallavicini, la fille du célèbre écrivain, dramaturge et homme de culture ». Suicide. Elle a laissé une lettre. J’achète aussitôt le journal, file au grand café encore ouvert, commande un chocolat chaud, épais, que je ne boirais pas, réussis sans trop de mal à lire l’article. Le journal ne publie pas le texte de la lettre. Il n’y fait qu’allusion. Des abus dans l’enfance. Seule la phrase finale est citée : « et je voudrais, même s’il m’a fait tellement souffrir, que soit préservée la mémoire de mon père ». L’article prend des gants, suggère une fille négligée sinon violentée par son père, s’inquiète hypocritement, mais avec gourmandise, de voir souillée la mémoire du grand homme. Et moi, je revois Patrizia, le grand oiseau toujours un peu courbé vers l’avant, et comprends que ce corps se dirigeait vers le père idéal pour fuir un monstre, que Patrizia entretenait la mémoire parfaite pour abolir la mémoire terrible, Patrizia servante fidèle ou geisha soumise, et je m’en veux, je m’en veux sans savoir de quoi…. On ne pouvait l’aider qu’en lui jetant des compliments sur son bourreau, c’est cela qu’elle avait dû réclamer, aurait voulu de moi, sûrement, un simple e-mail de compliment pour un livre que je n’avais pas lu, je ne me souvenais même plus s’il avait fini à l’hôtel ou dans le train, le livre du père, le livre du père de Patrizia, la fille de son père.

Jérôme Bourdon

Patrizia en quatre mouvements

http://nerval.fr/spip.php?article103#

revue en ligne nerval.fr

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Regrets tus

Sans titreon n’évoquait jamais ce sujet là. Mais Anne, à vingt-sept ans, avait en la matière une opinion qui ne ressemblait guère à celle qu’à dix-neuf on lui avait fait adopter. Elle ne reprochait rien à Lady Russel, ne s’adressait à elle-même aucun blâme pour avoir suivi ses conseils. En revanche, elle savait que si une jeune personne dans des circonstances analogues venait lui demander un avis, elle n’en donnerait aucun entraînant un malheur aussi certain dans l’immédiat en échange d’un hypothétique avantage dans les années à venir. Elle était persuadée que, malgré tous les inconvénients que représentaient la désapprobation des siens, les nombreux soucis inhérents à la profession de marin, les craintes, les retards, les déceptions qui n’auraient pas manqué de survenir, elle aurait eu une vie plus heureuse à ne pas rompre ses fiançailles qu’à les sacrifier. Oui, de cela elle était sûre, même si, comme cela arrive souvent, pareils soucis, pareille attente avaient été son lot, même si elle avait eu plus que sa part de ses avanies, et sans prendre en compte ce qui s’était passé dans leur cas particulier où la prospérité était venue plus tôt qu’on n’aurait pu raisonnablement s’y attendre. L’assurance où il était que tout se passerait bien, son optimisme s’étaient trouvés justifiés. La passion qui l’animait, son ardeur avaient paru prévoir aussi bien qu’obtenir les succès qui avaient jalonné sa carrière. Pau de temps après la fin de leur engagement, on avait eu recours à ses services, et tout ce qu’il avait annoncé comme devant suivre avait suivi….

Comme Anne Elliott aurait pu éloquemment parler, ou, à tout le moins, comme ses regrets auraient pu s’exprimer avec chaleur, en faveur d’une vive affection et d’une joyeuse confiance en l’avenir, tôt dans l’existence, plutôt que d’un excès de précaution semblant faire offense à l’esprit d’entreprise et se défier de la Providence ! On l’avait contrainte à la prudence dans sa jeunesse et, en prenant de l’âge, elle apprenait à aimer le romanesque, suite naturelle d’un commencement contre nature.

Jane Austen

Persuasion

traduction et édition de Pierre Goubert


Folio classique

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Début d’épée

Sans titreDis-moi mario

un coup d’épée dans l’eau

par temps de gel est-ce inutile

Oui et non

La glace offrant une certaine résistance

on peut bien la briser

Je n’ai pas suivi ton raisonnement

En clair l’épée est utile ou pas

Imagine que tu es restaurateur et qu’il gèle

si tu as une épée c’est mieux

Sans doute

Je ne vois pas pourquoi mais admettons

Donc j’ai une épée

Oui et tu tiens un restaurant de crustacés

tu peux te faire de la glace pilée

Pour présenter les plateaux de fruits de mer

bien sûr

ah c’est intelligent

Tous les matins entre six et sept

tu casses la glace à grands coups d’épée

Ce plan marche en hiver s’il est rude

mais l’été qu’est-ce que je fais

Des plats en sauce

civet daube cassoulet des rôtis

pas besoin de glace

Et l’épée

Si je m’exhibe en short avec une épée au côté

ça va faire jaser

Tu laisses dire

De toute façon avec ou sans épée

en short ou pantalon…..

Daniel Cabanis

Trente-six nulles de salon

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710238

Publie.net – théâtre

image http://www.la-coursive.com/spectacles/36-nulles-de-salon-daniel-cabanis-jacques-bonnaffe

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Le vertige

sans titreLe vertige m’avertit, il me prévient, il est mon compagnon de vie

il me rappelle, au cas où je l’oublierais, que sur certains trajets bien spécifiques dans lesquels le vide vient me narguer et me sourire, il me rappelle que je pourrais, pourrais tomber

que cela pourrait m’arriver à moi

je pourrais, moi qui vous parle, bien actée au sol comme je le suis, bien attachée à mon existence

je pourrais moi aussi trébucher.

Mais grâce à ma pensée exclusive

à ma concentration exclusive

à mpn angoisse exclusive

à mon histoire exclusive

que je veux bien partager avec vous aujourd’hui

grâce à tout cela

j’avance précautionneusement sur cette terre et je suis emplie, en bien des circonstances, d’une telle quantité de terreur que je ne peux plus avancer

c’est ce qu’on appelle le vertige

le vertige paralyse celui qui y est confronté

et plus il est paralysé plus il a le vertige

car il est arrêté au milieu du vide

et le vide l’appelle et l’aspire

le vide lui fait des signes

il sait que le signe est un piège auquel il faut résister

mais aussi que s’il plonge

cela mettra fin au vertige

à cette sensation intense et douloureuse

sur laquelle il n’a pas prise

alors il hésite

Olivia Rosenthal

ils ne sont pour rien dans mes larmes

Editions Verticales

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Un peu d’Arthur Maçon

Sans titreArthur Maçon sort un jour de la grotte les mains pleines de terre et s’écrie alors : «enfin la sortie !». Il croise à ce moment précis une horde de ses congénères poilus et odorants qui viennent de découvrir le feu et le mettent vite à l’abri du vent et de la pluie. Ils ressortent aussitôt en poussant des cris mécontents : Arthur Maçon a sali leur grotte en mettant des traces de mains partout sur les parois. On sait que la génération suivante sera plus accommodante, vouant un culte et reproduisant ces traces, mais sans avoir idée qu’Arthur Maçon en est l’origine. Et puis d’ailleurs Arthur Maçon n’est déjà plus là : il s’est fait chasser des campements depuis bien longtemps, par des dizaines de mères, mécontentes de ses enfants intenables, se plaignant : «quelle lignée !»

Arthur Maçon les regarda allumer des feux, cela le surprenait, que l’on pût allumer un feu avec de la fumée, et que le feu fît ensuite de la fumée. Ce spectacle le passionna jusqu’à ce la pluie tombât et que ses rustres et dévoûtés semblables se dispersassent. Arthur Maçon resta seul un instant près des cendres humides, puis s’éloigna avec, au bout des lèvres, l’idée de cigarette.

Dans la grotte ou hors de la grotte, il fait froid partout (ou inversement chaud), ces édifices en creux manquent, Arthur Maçon le devine, d’isolation, de confort, d’humanité finalement. Les courants d’air sont plus forts que le feu, plus forts que la pierre, et après avoir pris en charge la décoration, après s’être acclimaté à ce qu’il considère plus comme de l’éclairage tremblant que du chauffage, après avoir dormi à la belle étoile pour se débarrasser d’une claustrophobie naissante, Arthur Maçon resserre sa peau de bouc autour de sa taille, gratte sa barbe infestée de puces et rêve de portes, de fenêtres à double-vitrage, de thermostats ronds.

Joachim Séné

«Arthur Maçon»

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814506947

Publie.net

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L’âme

Sans titreParlons maintenant des sens intérieurs ou des puissances supérieures de l’âme ! Nous distinguons les plus basses et les plus élevées. Les plus basses sont un moyen terme entre les puissances les plus hautes et les sens extérieurs. Elles s’étendent jusqu’à tout près de ceux-ci : ce que l’oeil voit, ce que l’oreille entend, le sens le présente tout d’abord au désir. Si ici on prend position correctement, le désir le présente à son tour à la deuxième des puissances : la considération. Celle-ci le mène à l’appréciation et le présente ensuite de nouveau à la faculté de discernement ou à l’intellect. Ainsi elle est décantée toujours davantage pour être reçue par les puissances supérieures. Car l’âme possède la noble faculté de dépouiller ce qu’elle reçoit de la ressemblance avec elle-même et de tout caractère sensible et de l’apporter ainsi aux puissances supérieures, où cela est conservé par la mémoire, pénétré par la raison et accompli par la volonté. Ce sont là les puissances les plus hautes de l’âme. Elles sont contenues dans une nature : tout ce que l’âme opère, c’est sa nature simple qui l’opère, et cela par le moyen des puissances.

Maintenant on dira : qu’est-ce que c’est que la nature de l’âme. Ici faites bien attention : la dernière certitude dans l’âme, c’est la nature toute simple de l’âme. Cette nature de l’âme est si délicate que l’espace la préoccupe si peu, comme si elle n’était pas du tout en lui. On le voit à ceci : si un homme avait un ami cher à une distance d’un millier de milles, son âme de tout son pouvoir accourrait vers ce lieu et y aimerait son ami. C’est de cela que témoigne saint Augustin quand il dit : Là où l’âme aime elle est davantage que là où elle donne la vie.

Maître Eckhart

De la perfection de l’âme

«L’amour est fort comme la mort»

Folio 2

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la place de Civray

Sans titreLa place témoignait de cette prospérité dont il nous fallait comprendre être partie prenante: la librairie Baylet (désaffectée aujourd’hui, et même panneau à vendre a jauni), avec cette odeur de plastique des fournitures scolaires, les stylos plumes sous vitrine et les mappemondes à éclairage incorporé qui si longtemps me firent rêver, plus besoin d’aller à Luçon une fois le mois, et c’était bien mieux qu’à Luçon. Il y avait les tissus Gardès, ses costumes et pantalons, une épicerie, et enfin l’ectroménager Chauveau plus ; dans la petite rue du Commerce la quincaillerie Chandernagor (non par exotisme, mais bien parce qu’il s’agissait de la famille Chandernagor, et eux vivaient comme nous au premier étage du magasin, on pouvait même, avec Chandernagor fils qu’on abréviait en Chander, se rejoindre en empruntant les toits). Le garage, qui avait droit de cité sur la place, serait le premier à quitter le champ, et l’électroménager Chauveau, alors sur la vieille place tout un enfoncement où rayonnaient les écrans de téléviseurs neufs, les machines à laver encore à la conquête des fonds de village, avec les présentoirs à merveille, comme la récente apparition de ces minuscules appareils radio transistor à piles, avec bracelet pour les suspendre au poignet en balade. Le midi, la vie évidemment partout s’arrêtait, et avant que sonnent deux coups à l’église, on assistait à cette scène toujours répétée : le pharmacien Guinot, l’horloger Logeais et le marchand de tissu Gardès marchant de long en large sur la place, dans un immuable aller-retour, quelquefois rejoints par l’archiprêtre (c’était son titre officiel, au curé de la vieille église romane au fond de la place), sorti de son presbytère. D’ailleurs un curé de ville, en strict costume noir, tandis qu’à Saint-Michel le curé était encore en soutane. L’horloger, avec sa vitrine discrète de montres, réveils et bijoux, était un notable de fait, au rôle social précis, de la timbale de baptème à la bague de fiançailles. Puis une montre affichait plus clairement son homme, à l’époque, que sa voiture : ça allait vite changer, mais ni lui ni mon père ne s’en doutaient encore.

François Bon

Mecanique

Raison double

http://librairie.immateriel.fr/fr/ebook/9782814510395

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